Suicide Club - de Sono Sion (2002) Ecrit par Pierre le 10.01.08
Suicide Club est un film très spécial à la frontière de plusieurs genres, réalisé en 2002 par le poète et réalisateur Sono Sion. Oeuvre troublante et spectaculaire, il traîne déjà la réputation de film culte auprès de certains, alors qu’il est détesté par d’autres.

Tokyo, le 26 mai 2002, 54 lycéennes se jettent sous le métro en gare de Shinjuku. L’horreur de ce suicide collectif est le point de départ d’une vague de décès inexpliqués qui va déferler sur la Japon. Les inspecteurs Kuroda et Shibuwasa chargés de l’affaire ont pour seule piste un site Internet et un sac de sport contenant des morceaux de peaux humaines cousus les uns aux autres. La police se heurte à une situation surréaliste. Les forces de l’ordre sont rapidement dépassées…
Il m’est difficile d’en faire une critique structurée tant le film est riche et fouillis à la fois. Tout en mélangeant les genres (polar, horreur, gore sanguinolant, opéra-rock!…), il multiplie les pistes non exploitées, sème le spectateur pour mieux le lâcher sans rien expliquer. Malgré tout, on sent en arrière-plan que tout n’est pas à prendre au premier degré et que ces pions ne sont que métaphores (peu évidentes à saisir). Il aborde en fait quantité de thèmes sur la société japonaise d’aujourd’hui : crise d’identité de la jeunesse (la scène des lycéens sur le toit est effrayante de réalisme), individualisme dans la société…

Le film commence par une scène ahurissante où une cinquantaine de lycéennes se jette délibérément sous un train : le ton est lancé, dans une ambiance très particulière mélangeant onirisme (la musique, leur chorégraphie parfaite) et angoisse croissante. S’ensuit un début plutôt classique, dans lequel les policiers essayent de comprendre le phénomène. Mais l’on s’aperçoit très vite que le rationnel n’est pas la préoccupation du cinéaste, au risque de décevoir une bonne partie des spectateurs.
J’ai énormément apprécié l’ambiance si particulière de ce film, sa vision teintée d’humour dans les scènes apocalyptiques (les scènes de suicides collectifs sont hallucinantes), alors que les scènes de la vie quotidienne paraissent beaucoup plus angoissantes : le mélange des genres produit en fin de compte un sentiment de violence ambiante s’insinuant partout dans la société. A ce titre la deuxième se passant dans une gare est beaucoup plus terrifiante que la première, alors qu’il ne s’y passe rien !

Ce que j’écris est très décousu, mais j’ai le sentiment d’avoir été dépassé par la richesse de cette oeuvre décalée et fascinante. Sono Sion a d’ailleurs réalisé en 2005 un autre film, “Requiem pour Noriko”, donnant un autre angle sur la même histoire, apportant apparemment beaucoup de réponses aux questions laissées en suspens dans ce premier opus. Les deux sortent dans un coffret DVD à venir en février, je me ferai donc un plaisir de les voir afin de poursuivre cette exploration passionnante.
Par ailleurs, si certains d’entre vous l’ont vu, je serai curieux de savoir votre sentiment par rapport à ce film et d’en discuter !
Bonus : un excellent dossier sur le travail de Sono Sion, assorti d’un interview de l’artiste.
Tags: cinéma, japon

C’est adapté d’une super bd : le cercle du suicide, que j’ai adoré. Je vais récuperer le film tout de suite.
Nan, en fait c’est la BD qui est tirée du film, à la demande du cinéaste d’ailleurs
Autant je leur aurais baisé les pieds quand j’ai appris que Kubik projetaient de sortir Noriko’s Dinner Table (édition qui en suite s’est vue enrichie de Suicide Club dans un même coffret), autant j’ai à présent envie de leur casser les genous pour leur blasphème. Présenter ce film, qui reste pour l’instant le plus beau et le plus abouti de son auteur, comme un simple “bonus” à Suicide Club est d’un manque de délicatesse, voir même d’une grande connerie. Donc non, un film de cette trempe n’est pas une featurette !
(et toutes les excuses bidons “c’est la dure loi du marketing petit” sont refusées d’office, on respecte les films ou on les respecte pas !)
Donc Norriko’s Dinner Table c’est à voir. Ca n’apporte pas beaucoup de réponses par contre, juste un éclairage nouveau sur les mêmes thèmes. Lire le manga adapté de Suicide Club est une bonne chose aussi, les trois oeuvres fonctionnant à mon sens comme un triptyque.
Bon, je vais faire ma pub (non c’est pas sale !), j’en avais parlé l’année dernière après le passage de Sono Sion à L’Etrange Festival : un blabla sur le réalisateur (avec des brèves présentations de Yume no Nakae, Strange Circus et Noriko’s Dinner Table), une critique du manga de Usamaru Furuya et une critique de Suicide Club (film riche et fouilli en effet, j’ai donc structuré la critique grâce aux titres des chansons des Desert, et ça marche plutôt pas mal). Hop !
Enfin, le plus important est qu’ils sortent le coffret des 2, bonus ou pas
), j’irai lire tout ça ce soir, ça m’a l’air très intéressant.
Merci pour ta pub (tu as raison
Salut Pierre
En Effet, j’ai déja au l’occasion de le voir il y a plusieurs années, en j’en garde sun souvenir assez flou.
Je me rapelle surtout la scène de lancement dans le métro ainsi que la scène finale avec ces jeunes chanteuses au ton criad pop, qui me faisait mal aux oreilles.
Néanmois, je me souviens avoir apprécié le film et çà c’est une bonne raison pour le revoir lors de la sortie du coffret de Kubik.
J’ai adoré suicide club.
De nombreuse critiques ont eu du mal a dépasser Le coté provoc du film.
c’est dingo à souhait, fourmille d’idées de mise en scène originales. J’ai particulièrement apprécié le girls band de jeunes ados avec leur appel au suicide sous forme de pop song à deux balles
Justement, c’est pas si simple.
Chez Sono Sion il n’y a pas de “Suicide Club”. Ceux qui utilisent le terme sont les policers, les lycéens influençables, les pseudo-groupes révolutionnaires,… le cercle du suicide est une légende, une rumeur. Le mouvement derrière le groupe Dessert n’a d’objet que la restauration du lien (générationnel, social, personnel,…). Tout est affaire de lien. Le suicide n’est que le dernier recours lorsque le lien se désagrège et qu’on ne peut/veut le restaurer ; c’est aussi prendre son destin en main, “vivre comme on le souhaite” (pour reprendre la dernière déclaration de Dessert) qui signifie aussi choisir sa mort lorsque le désir de vivre nous a quitté.
On est donc loin d’un groupe de psychopathes manipulant les gens et les poussant au suicide.
Chez Furuya (l’auteur du manga) c’est différent, le cercle existe - et c’est un “cercle” plutot qu’un “club” (cf le titre original “サークル”), cercle au sens de phénomène cyclique (la structure du manga parle d’elle même, se bouclant sur elle-même).
Pierre > ouais, biensûr !
Quand j’aurai le coffret dans les mimines et que je pourrai revoir le film je suis sur de ne plus leur en tenir grief (la pillule passerait d’ailleurs beaucoup plus vite s’il leur venaient la bonne idée de me le filer gratos ^^)(je promets même une critique, cool non ?). Ca sera aussi l’occasion de remplacer le DVD ricain (chez TLA) qui est quand même très médiocre (image toute pourrite, sous-titres incrustés,… pas glop).
[...] Chronique de Suicide Club (Dooliblog, [...]
Merci pour ce billet et bravo pour ce blog qui a l’air hyper pointu…je l’ajoute de ce pas à mon netvibes “culture” Ta description de ce film a piqué ma curiosité et j’avoue à avoir envie de le voir même s’il à l’air totalement étrange et un peu bordélique….;-)
ET bien ça donne envie, voila tout ce que je peux dire. Pas fan de manga je n’ai pas lu l’adaptation, mais le ton décalé, onirique et provoc m’attire pas mal. Faudrait pas oublier que j’aime beaucoup Miike. J’ignore si on peut faire une rapprochement ?
Bref si le dvd passe à ma portée… tu seras mis au courant !
On peut penser à Miike pour le côté provoc mais pour la forme c’est quand même assez différent. Mais n’hésite pas à te laisser tenter !
salut
je viens de voir le film “suicide club” à l’instant et je suis tombé sur ton blog par hasard. Il est clair que ce genre de film déconcerte ; on est loin du schéma linéaire de Gus Van Sant filmant le suicide de Kurt Cobaïn dans “Last days” ou bien du bouquin de Durkheim “Le suicide”. Là, on serait plus prôche de David Lynch, d’une sorte de cauchemare climatisé presque réel. En effet, la scène du début montrant le suicide collectif est impressionnante ; tout comme celle de ces jeunes qui se jettent du toit. Est-ce que c’est l’individualisme qui provoque cela ? Je ne sais pas ; le film m’a semblé plutôt montrer les dérives du communautarisme et des effets que ce dernier provoque sur une société en mal de repère, qui se cherche des valeurs extrêmes à suivre pour donner tel ou tel “enchantement” à une vie terne et jugée sans saveur. Madame Bovary s’ennuie et finit par se suicider. Dans “99F”, c’est dans les fêtes et la défonce que Jean Jujardin trouve cet “enchantement” à sa vie ; dans “suicide club” c’est au sein d’une mort collective (fantasmée) que les élèves trouvent quelque piment à leur existence. Bien sûr tout cela fait peur et pour parler comme Deleuze, il faut aller voir du côté de la vie plutôt que de la mort. La pulsion de mort freudienne est une saloperie; quant bien même elle donne l’illusion d’un lien ultime (ce que dit bien un des commentaires). D’ailleurs, le fait qu’à un moment dans le film on ait dit que ce “suicide club” n’existe pas est intéressant. Par contre des zones d’ombre demeure, notamment par rapport à la présence des enfants. la scène de théâtre par exemple. Qu’est-ce qui est sous entendu ? Qui sont ces enfants ? Là j’ai pensé aux délirs visuels de David Lynch (notamment à Mullalhand drive).
Je crois que Sono Sion avait abordé le sujet des enfnat lors de son passage à l’Etrange Festival il y a quelques années, mais je m’en souviens plus trop, je ne voudrais pas déformer. Ce qui est certain, c’est que chez lui les adultes sont constamment dans l’erreur, cherchant des réponse à travers de grilles de lectures obsolètes.
Perso, je me méfie des références à Lynch, on y lie tout ce qui est un peu étrange. Mais si on doit absolument faire ce rapprochement, le plus lynchéen des films de Sono Sion, c’est peut-être Yume no nakae (”Comme dans un rêve”).
Sinon, que le suicide chez Sono Sion soit différent de chez Durkheim, j’en suis pas si sur. Que voit-on dans Suicide Club (et Noriko’s Dinner Table) ?
Des jeunes (et moins jeunes) qui, isolés, décident d’en finir. C’est clairement le “suicide égoïste” de Durkheim. La rupture (et la reconstitution) du lien social est d’ailleurs au coeur des films de Sono Sion. Pour employer un terme durkheimien : ‘”intégration”.
Ensuite il arrive que ceux qui ont fait la paix avec eux-même et ont trouvé leur place dans l’ordre du monde (surtout présent dans Noriko’s Dinner Table) se suicident, parce que justement c’est ainsi que cela doit se passer. C’est le “suicide altruiste”. Certes, Durkheim ne le voyait pas sous cette forme (il parlait des martyrs chrétiens, du suicide d’honneur,… également du fameux “suicide du soldat”). Et il ne le voyait pas non plus comme un bien.
Associée à l’”intégration”, la seconde cause de suicide chez Durkheim, c’est la “régulation”, qu’on retrouve également (quoi que moins présente) chez Sion : de nombreux suicidés sont en perte de repères (les ados qui se jettent du toit sans raison) ou rêvent d’anarchie (Genesis). Chez Durkheim : le “suicide anomique”.
Par contre, le suicide causé par excès de “régulation” (”suicide fataliste”) n’est pas présent chez Sion. Sans doute car la société qu’il montre est une société dérégulée.
Autre chose (promis, j’essaye de faire moins de fôtes ^^), au sujet des enfants.
Je me pense pas qu’il faille trop leur donner de sens (au delà de ce que j’ai déjà sous-entendu, l’enfant comme renouvellement et personne de confiance).
Dans cette scène, associée à une révélation, je crois que Sono Sion utilise les enfants aussi pour une raison “esthétique”, afin de créer un choc et une remise en cause des certitudes (des enfants responsables de tout ça ? impossible !).
D’une manière générale il y a énormément de zones d’ombre dans ces films, qu’il ne faut pas toujours chercher à combler.