Hahaha – de Hong Sang-Soo (2010) Ecrit par Pierre le 03.06.10
Grâce à la reprise au Reflet Médicis de la sélection cannoise “Un Certain Regard”, j’ai enfin pu voir le dernier Hong Sang-Soo au titre si évocateur : “Hahaha”. Et cette fois encore plus que dans son film précédent (“Like you know it all”, sorti début mai sous le titre très français “Les Femmes de mes amis”), ce Hong Sang-Soo ouvertement comique a réussi à m’embobiner…

L’aspect qui m’avait le plus plu dans “Like you know it all” était justement l’intrusion, au milieu des habituels déboires sentimentaux de son héros, de personnages un peu allumés (en l’occurrence, Jeong Yumi et Ha Jeong-Woo) qui donnaient lieu à des scènes totalement absurdes et hilarantes. Dans “Hahaha”, ce sont carrément les quatre personnages principaux qui sont gentiment déglingués, et Hong Sang-Soo nous offre un véritable festival d’humour décalé. Kim Sang-Gyeong est “réalisateur et professeur” mais se révèle vite “viré et n’ayant réalisé aucun film”, usant des subterfuges les plus moisis pour conquérir une femme (comme par exemple lui offrir un bracelet en plastique pitoyable). Il faut le voir avec cet air naïf se prenant une raclée tout en feignant de contrôler ses forces ! Moon Sori est une guide susceptible et tellement éprise de l’amiral Yi Sun-Sin (dont elle raconte la vie toute la journée) qu’elle en vient à reprocher aux visiteurs la médiocrité de leur existence, lors d’une superbe tirade qui introduit son personnage. Enfin, le couple formé par Yu Jun-Sang et Ye Ji-Won est tout bonnement irrésistible : lui est dépressif avec toujours le sourire aux lèvres, elle est folle de lui au point d’avoir constamment la mine fiévreuse en sa présence. Ca reste du Hong Sang-Soo (on boit, on parle, on couche), mais cette galerie inédite de personnages, leurs dialogues et leurs actions totalement absurdes constituent vraiment le point fort du film, qui se révèle très drôle et joussif (d’un côté vu le titre, le contraire aurait été un comble).
Passons ensuite à ce qui fâche : côté réalisation, Hong Sang-Soo n’a pas changé. Nous avons donc droit à ses deux uniques mouvements de caméra (rappel : la rotation et le zoom) de manière totalement hasardeuse. Si encore sa réalisation était transparente, on pourrait y prêter moins attention, mais là on ne voit que ça ! Ses incessants recadrages mal calculés au moyen d’un léger zoom qui finissent par couper une partie du personnage piquent les yeux tout au long du film. Il faut vraiment faire un effort pour ne pas faire une fixation dessus sinon cela peut vraiment devenir horripilant. J’avoue avoir plutôt bien réussi à faire abstraction au fur et à mesure du film, bien aidé par les hurluberlus à l’écran. Notons toutefois quelques plans réussis, notamment un baiser dans un restaurant, l’un des rares mouvements de caméra aboutissant sur quelque chose de beau et de bien cadré. La narration est une fois de plus découpée en deux parties, mais cette fois-ci les deux segments sont montés en parallèle, ce qui permet de mieux maintenir l’intérêt tout au long du film (contrairement par exemple à “Like you know it all” ou “Turning gate”, où une deuxième intrigue commence en plein milieu du film).
L’évolution du cinéma de Hong Sang-Soo est quand même assez marrante et inverse à la normale : au lieu de nous pondre de l’auteur de plus en plus poussé, il se relâche un peu plus à chaque film. Et comme je commence à croire qu’il n’y a plus aucun espoir qu’il change sa manière de filmer, je me réjouis qu’il amène au moins le fond de ses films dans cette direction (même si maintenant, je ne vois pas trop comment il pourrait mener ça plus loin).

Ah, en parlant des séquences drôles! J’ai oublié de mentionner l’incroyable passage où MunKyung avoue avoir été commandant parachutiste, ou quelque chose comme ça! Un asiat’ (coréen, sans doute?) devant moi n’en pouvait plus, et ce bien après encore!
Oui une franche rigolade que ce “Hahaha”.
Si je me souviens bien, le coup de la casquette de Roland Garros, par contre, il l’offre à sa mère et non dans un geste de séduction pour conquérir Moon Sori…
@David: Exact, il l’offre à sa mère qui l’offre au copain de Moon Sori, lequel l’oublie chez elle. Je vais modifier ma phrase pour mettre “bracelet en plastique pitoyable”
Étrange, je pense tout pareil, mais je pense surtout tout le contraire.
Bref, j’aime toujours pas Hong Sang-Soo mais je suis ravi de son évolution vers le nanar (plus ou moins) volontaire.
@Epikt: pourquoi le contraire ? Mon “relâche” n’est pas péjoratif, et je dis que je me réjouis
Chez moi aussi “relâche(ment)” est positif.
Quand je dis que je pense le contraire, c’est que je pense que le plaisir qu’on peut prendre à ce relâchement n’excuse pas l’indigence du reste.
@Epikt: OK, je vois ce que tu veux dire. Ca n’est pas exactement que j’excuse le reste, j’y consacre même un paragraphe. Assez vite pendant le film j’ai ressenti une sorte de fatalité (“Hong Sang-Soo filme décidément comme un manche”) que j’ai essayé de mettre de côté pour pouvoir profiter du reste du film (et ça a bien marché). Et comme visiblement rien ni personne ne va le faire changer, je pense que c’est un très bon Hong Sang-Soo (en considérant ce qu’il est capable de faire), mais pas forcément un très bon film ^^
En fait Hong Sang-Soo et sa caméra, c’est un peu comme Domenech et ses joueurs : il fait n’importe quoi avec mais on essaye quand même de profiter du spectacle (je crois que je fatigue pour sortir des trucs pareils).