Livres :: Critiques

Brothers – de Yu Hua (2005) Ecrit par Pierre le 09.10.08

Envouté par son Vendeur de Sang, j’ai décidé de poursuivre l’exploration de l’oeuvre de Yu Hua avec son dernier ouvrage. “Brothers” est de ces romans imposants qui vous embarquent, vous emportent tel un tourbillon pour vous déposer quelques 716 pages plus tard, épuisé et béat à la fois, l’impression d’avoir tout traversé.

brothers

L’histoire débute sur une description jubilatoire d’un jeune homme, Li Guangtou, découvert en train d’observer les fesses des filles dans les toilettes publiques, et surtout de comment celui-ci parvient à retourner la situation en monnayant à tout le bourg ses précieuses descriptions. Événement révélateur de la roublardise et de l’opportunisme du gamin, au contraire de son frère, Song Gang, plus droit et intègre. Deux destins croisés, sensiblement opposés mais étroitement liés. Deux destins dont on ne manque pas une minute, depuis la naissance jusqu’à l’apogée ou la déchéance.

Avec à la fois beaucoup d’humour (certaines situations absurdes sont à se rouler par terre) et de sensibilité, Yu Hua a réussi avec brio un roman sur la fraternité, mais aussi et surtout sur la Chine, cette Chine tantôt misérable tantôt gigantesque, dont l’évolution va dicter celle de nos deux frères. De la Révolution Culturelle à l’Industrialisation, de Mao aux premiers astronautes chinois dans l’espace, il dépeint une Chine vivante, une Chine des masses, fourmillante et pleine d’excès, aussi attirante qu’effrayante.

Il s’agit vraiment d’un des tous meilleurs livres que j’ai pu lire récemment, il m’a tellement “happé” que j’ai fini par l’emmener partout avec moi (il pèse son poids :) ) jusqu’à en dévorer la dernière page avec une pointe de nostalgie, réalisant la fin imminente de quelque chose d’aussi puissant. Vous savez ce qu’il vous reste à faire ;)

Le Vendeur de Sang – de Yu Hua Ecrit par Pierre le 08.07.08

Je viens découvrir un excellent bouquin, acheté un peu par hasard, une chronique du dernier opus de l’écrivain chinois Yu Hua, “Brothers“, ayant attiré mon attention. Je me suis donc tourné vers un de ses précédents romans : “Le Vendeur de Sang“.

Le Vendeur de Sang

Xu Sanguan est livreur de coton à la filature. Alors qu’il rend visite à sa famille à la campagne, il est entrainé par deux amis dans une étrange activité : la vente de leur sang, qui leur permet de gagner l’équivalent de 6 mois de dur labeur. C’est le début d’une nouvelle vie pour Xu Sanguan, qui peut épouser Xu Yulan, “la belle aux beignets frits”, et fonder une famille. Désormais, à chaque fois que le malheur les frappera, Xu Sanguan ira vendre son sang.

Ce qui marque au premier abord, c’est le style de l’auteur : un style vif, direct et attachant. On se retrouve ainsi propulsé dans cette Chine populaire et modeste, mais ô combien vivante, ses tracas et ses doutes. Chaque évènement a tendance à prendre une dimension tragicomique (le livre est aussi drôle que touchant). La volonté farouche de s’en sortir des personnages devant les injustices ou les aberrations de la société en mouvement fait qu’on éprouve peu à peu une certaine tendresse à leur égard.

Le roman évoque des sujets forts comme le pardon, le don de soi (au sens propre ici) ou l’amour paternel tout en gardant un sens acéré des réalités. Les personnages parlent beaucoup, s’aiment, se déchirent, évoluent, ainsi que notre regard sur eux, jusqu’à un final bouleversant.

Complément : une intéressante interview de l’auteur à l’occasion de la sortie de “Brothers“.

Le Bandit Généreux – de Lee Doo-Ho Ecrit par Pierre le 08.06.08

Je continue avec les articles dédiés aux manhwas (après Catsby et Timing cette semaine), pour vous parler cette fois d’une série que j’ai découverte lors de la rencontre avec des dessinateurs de manhwas de janvier dernier : “Le Bandit Généreux”, de Lee Doo-Ho.

Le Bandit Généreux

Il s’agit là de l’histoire en 32 tomes de Lim Keok-Jeong, une figure héroïque de l’histoire coréenne parfois surnommé le “Robin des Bois coréen”. Issu de la classe sociale la plus basse, avec un père alcoolique et un frère un peu attardé, il décide de combattre la fatalité et de fuir cette vie. Fort comme un boeuf et au caractère bien trempé, il suit les enseignements d’un vieux sage puis d’un “moine bavard”, n’hésitant pas à se révolter contre les injustices et la corruption ambiantes.

“Le Bandit Généreux” est vraiment un excellent manhwa épique, à la fois réaliste et drôle, touchant et cruel. J’ai eu quelques doutes sur l’avenir de la série en VF car un grand laps de temps s’est écoulé entre les sorties du 2ème et du 3ème tome. Mais la parution a l’air d’être repartir de plus belle, puisque le volume 4 est prévu pour le 11 juin prochain ! J’espère vraiment que la série ira au bout. Je termine en citant Pierre Paquet, l’éditeur sur son blog : “C’est beau, violent, tendre et tellement humain à la fois. En plus la maquette est juste magnifique. Il faut 1′634 lecteurs fidèles pour que l’on puisse publier les 32 volumes! Oui je sais, cela fait peur… Mais imaginez votre bibliothèque avec 32 orgasmes intellectuels…“.

L’Idiot – manhwa de Kang Full Ecrit par Pierre le 20.03.08

Mon dernier gros coup de coeur est cette fois littéraire, et il s’agit une nouvelle fois d’un manhwa (et oui j’avais beaucoup de retard à rattraper) : “L’Idiot”, de Kang Full (rien à voir avec Dostoïevski !). Il s’agit là d’un des auteurs les plus populaires en Corée, qui s’est d’abord fait connaitre sur le web avant d’accéder à la reconnaissance. A la manière d’un Plantu, ses dessins souvent très politiques sont publiés dans un grand quotidien de gauche.

L’Idiot

De retour des Etats-Unis où elle vient de passer dix ans, Ji-Rho revient en Corée en quête de repères. Les retrouvailles avec sa famille, le quartier où elle a grandi, commencent à raviver ses souvenirs. Elle retrouve notamment Seung-Lyeong, “l’Idiot”, son ancien camarade de classe un peu dérangé, pour qui elle semble compter beaucoup.

L’Idiot

Lors de mes premiers achats de manhwas, je n’avais pas été spécialement attiré par celui-ci à cause de ses dessins paraissant simplistes au premier regard. Pourtant après quelques pages de lecture, ces personnages se révèlent très vite complètement attachants, drôles et émouvants. Le livre aborde avec une nostalgie douce-amère les espoirs déçus de l’enfance, le temps des premiers regrets, ce moment où l’on commence à chercher un sens à sa vie.
A travers le personnage de Seung-Lyeong, sa candeur, son espièglerie et sa gentillesse, “L’Idiot” cache également une grande sensibilité. J’ai d’ailleurs été étonné d’être aussi ému par une bande-dessinée, ce qui est assez unique.

Coïncidence, le film adapté du manhwa vient de sortir dans les salles en Corée. Intitulé “Babo” (le titre original du manhwa), il regroupe un gros casting puisqu’on y retrouve le héros de “My Sassy Girl”, Cha Tae-Hyeon (qui me parait parfait pour ce type de rôle), ainsi que Ha Ji-Won. Il y a tout de même un risque assez gros de sombrer dans le tire-larme en essayant de retranscrire la formidable émotion du livre. Les spectateurs coréens ont en tout cas eu plutôt l’air d’apprécier (le trailer est visible ici). C’est d’ailleurs à ce même Kang Full qu’a été confié le scénario de… The Host 2 (la suite sans Bong Joon-Ho), auquel il réussira je l’espère à donner un intérêt.

L’Idiot

Quelqu’un d’autre l’a lu ? Sinon, il ne vous reste plus qu’à vous jeter dessus ;)

Romance Killer vol. 1 – de Kang Doha Ecrit par Pierre le 03.03.08

Je me suis enfin procuré le tant attendu manhwa “Romance Killer”, de Kang Doha, paru le 15 février dernier dans la collection Hanguk. Quel délice !

Romance Killer

Un tueur à gages réputé, le “Royal Killer” met fin à son activité le jour où il tombe amoureux de la femme qu’il doit exécuter. Sept années plus tard, et après l’avoir épousée, il vit paisiblement avec sa fleuriste de femme et leur ado de fille. Mais lorsqu’il rencontre la troublante Miu, une amie de celle-ci, son monde va se trouver bouleversé. Son couple, ses sentiments, sa vie, tout est remis en question.

Romance Killer

On peut lire sur la couverture ces propos de Kang Doha “Dès que je commence à dessiner, je n’arrive plus à respirer et j’ai l’impression de marcher sur de la glace très fine…”. Et bien il en est de même pour les lecteurs : on se laisse peu à peu submerger par son inspiration, incapable de décrocher, happé par la narration à la première personne, par le dessin si particulier. La structure du livre rappelle celle de Catsby : une constante introspection dans la tête du héros, un flot d’idées et de ressentis troublant de réalisme.
Dans un autre style, on retrouve là des similitudes avec le roman d’Haruki Murakami, “Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil”, le récit d’un homme tiraillé entre sa famille aimée et le retour de son amour d’enfance. “Romance Killer” aborde également ces âges difficiles bordés de doutes, charnières d’une vie : la fin de l’adolescence et le cap de la quarantaine.

Romance Killer

Je suis définitivement dingue du style de Kang Doha : en peu de traits bien nets, il dessine à merveille les visages et leurs émotions. Une telle originalité créée avec cette simplicité rapproche chacun de ses dessins d’une épure qu’on ne se lasse pas d’admirer, à la manière d’un haïku, poème sublime en si peu de mots. Derrière, tout autour, la cadre sublime est lui très travaillé : Séoul, les temples, la nuit… plaçant les préoccupations des personnages au coeur de la société d’aujourd’hui.

Je me suis littéralement régalé en dévorant les 431 pages de cette oeuvre si généreuse, à lire et relire absolument en attendant la deuxième partie qui, je l’espère, ne tardera pas.