2 films coréens en compétition à Cannes Ecrit par Pierre le 15.04.10

Une petite breaking news pour vous annoncer la présence de deux films coréens en compétition lors du festival de Cannes 2010. On se demandait qui du sulfureux “The Housemaid” de Im Sang-Soo et du mélodramatique “Poetry” de Lee Chang-Dong aurait les faveurs d’une telle sélection (en imaginant un scénario similaire à l’an dernier où “Thirst” était en compétition et “Mother” à Un Certain Regard), et bien ils ont finalement été choisis tous les deux.

Et en cadeau bonus, la présence dans la sélection Un Certain Regard du nouveau Hong Sang-Soo, le bien-nommé “Hahaha”, que les parisiens pourront donc découvrir dès la fin du festival (j’en connais qui sont déjà impatients :) ).

[Un Certain Regard] Air Doll – de Hirokazu Koreeda (2009) Ecrit par Pierre le 15.06.09

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Suite et fin des films du festival de Cannes vus à Paris les semaines dernières avec “Air Doll”, sûrement le meilleur d’entre eux. Au passage, je n’ai pas évoqué quelques films sur le blog, comme “Independencia” de Raya Martin ou “Karaoke” de Chris Chong, qui m’ont paru totalement hermétiques (voire soporifiques). De même pour le très attendu “Mother” de Bong Joon-Ho, qui même si je l’ai apprécié ne me semble pas au niveau de ses précédents, et dont le sommet réside dans une scène de fin géniale que je ne voudrais pas spoiler.
Avant de commencer à parler du film, je me dois d’ajouter qu’étant sérieusement atteint de doonamania depuis déjà quelques années, mon objectivité est très sérieusement mise en cause ! Et même si je suis convaincu que “Air Doll” est un excellent film bien au-delà de la présence de Bae Doona, je ne peux pas non plus l’imaginer avec quelqu’un d’autre à sa place.

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Car “Air Doll” pour le fanboy de Bae Doona, c’est le fantasme absolu, le film qui exploite sûrement le mieux son caractère unique. A l’exception de courtes séquences récurrentes s’attardant sur la galerie d’êtres gravitant autour de son personnage de poupée gonflable, elle est omniprésente à l’écran. C’est comme si l’on vivait le film à travers ses yeux. Par sa démarche, ses mouvements, sa bouille et ses grands yeux écarquillés, elle fait en sorte que jamais l’on ne pose la question de savoir si la situation est crédible ou non, elle est la poupée. Je n’épiloguerai pas sur la grâce avec laquelle celle-ci déambule dans les rues en habillée en maid affublée d’un petit sac en forme de pomme : Doona est doonesque et c’est fantastique, point.

Mais ce n’est pas tout : en choisissant de donner vie à l’écran à ce Pinocchio des temps modernes, Koreeda signe un film aérien, beau et lumineux. A l’image de ces longs et doux travellings horizontaux, presque flottants, le film prend son temps et parvient à nous transmettre d’abord l’émerveillement qui déborde de son personnage, puis le doute face à un monde extérieur bien complexe. Les quelques effets spéciaux sont très discrets, amenés de manière simple et naturelle : ainsi la “naissance” de l’être inanimé revêt une émotion pure au simple son du crissement du plastique accompagnant ses premiers mouvements. Et lorsque la question de l’amour et du plaisir que peut éprouver cette poupée est brillamment évoquée, on assiste à un moment de cinéma à couper le souffle, à la fois poétique et absurde, étrange et inoubliable.

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Hirokazu Koreeda signe avec “Air Doll” une fable lunaire qui pourra rebuter par son côté naïf, mais qui enchante pour peu qu’on se laisse embarquer. Et vous avez bien compris ô combien je l’ai été :D

[Quinzaine des Réalisateurs] Like You Know It All – de Hong Sang-Soo (2009) Ecrit par Pierre le 09.06.09

Suite de la reprise cannoise avec le dernier film de Hong Sang-Soo, présenté à la Quinzaine des Réalisateurs : “Like you know it all” (aka “You don’t even know” aka “Si tu savais tout”). Je suis allé voir ce film un peu à reculons, un peu fatigué face à un réalisateur peinant cruellement à se renouveler film après film (qu’il enchaine pourtant à bon rythme). Enthousiasmé par les premiers films que j’ai pu voir (“La femme est l’avenir de l’homme” et dans une moindre mesure “La vierge mise à nu par ses prétendants”), la vision de chacun de ses autres films ne fut que déception, et surtout l’impression de voir et revoir le même film, en moins inspiré. Mais un masochisme certain ainsi que la perspective d’un synopsis semblant mêler à l’extrême tous les éléments “incontournables” de son cinéma (de l’alcool, du sexe et des artistes loosers) m’ont tout de même motivé.

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Voyez plutôt : Ni riche, ni célèbre, Ku Kyung-nam a la réputation d’être un réalisateur de films d’auteur. Alors qu’il est membre du jury d’un festival d’une petite ville, il tombe nez à nez avec un de ses vieux amis, Bu. Après quelques verres, Ku est entraîné chez Bu où il fait la connaissance de sa femme qui prétend connaître tous ses films. Le lendemain matin, après une nuit de beuveries, Ku retourne à son hotel où l’attend un message de Bu lui demandant de « ne plus jamais l’approcher ». Mais il n’a aucun souvenir des événements de la nuit…

Ku et Bu… même les noms des personnages respirent le cinéma de Hong Sang-Soo ! Hé bien celui-ci est un sacré animal, car en se nourrissant de tous les clichés et critiques à son encontre, il a réussi à donner une saveur toute particulière à ce film et à me le faire apprécier. A travers le personnage du réalisateur Ku, qui n’est autre que lui-même, Hong Sang-Soo s’amuse à épingler toute la profession dans un festival d’autodérision hilarant : des festivaliers aux critiques de cinéma en passant par les actrices et surtout, lui-même. Le personnage est ainsi constamment mis à mal. On lui fait bien remarquer que d’une part, personne ne va voir ses films, et que d’autre, personne ne les comprend. On lui reproche également d’être un pervers, au vu du contenu de ses films souvent centrés sur le sexe. De sexe il sera bel et bien question dans ce film, mais il restera toujours hors champ, en ellipse, en son ou en rêve. Il est assez étonnant de voir comment, tout en parlant des mêmes thèmes que ses précédents films, avec encore une fois une structure narrative en deux parties bien distinctes, Hong Sang-Soo semble s’en détacher pour mieux se moquer de lui-même.

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Sur la forme, le réalisateur ne se renie pas, au contraire. Comme si l’idée de montage ou de faire bouger sa caméra lui exécrait, le réalisateur s’obstine à garder son point de vue unique lors de chaque scène. Pour cela, il use et abuse des deux seuls effets qu’il semble s’autoriser : rotation de la caméra autour d’un axe vertical, notamment pour cadrer l’un ou l’autre personnage lors des dialogues, et zooms continuels (voire intempestifs) pour recentrer l’attention sur un personnage ou un détail du cadre, le tout bien sûr sans la moindre coupe. Si l’idée de tourner de longs plan-séquences peut donner de belles choses, surtout lorsque les comédiens sont excellents, cet usage de la caméra tout sauf subtil (oh! une chenille, zoomons dessus !) a tendance à franchement agacer tout au long du film, et c’est bien dommage.

J’ai trouvé les acteurs très bons, et mis à part les “habitués” du cinéaste, ce sont surtout quelques seconds rôles qui ont retenu mon attention. D’abord lorsque Ku rend visite à son ami de jeunesse, qui lui présente sa femme. Ceci donne lieu à une longue séquence décalée et géniale, où l’actrice Jeong Yumi (déjà vue dans “Family Ties”) livre une prestation complètement allumée. On retrouve également dans un petit rôle hilarant Ha Jeong-Woo (“The Chaser“, “My Dear Enemy“) en voisin méticuleux capable d’être ému aux larmes… une nouvelle facette de cet acteur décidément épatant.

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Le personnage de Ku déclare à un moment son profond désir de faire des films qui seraient vu par beaucoup de spectateurs. Signe d’un changement à venir ? En tout cas, pour sa fantaisie et sa dérision, ce film fait partie pour moi du haut du panier dans la filmographie de Hong Sang-Soo.

[Un Certain Regard] Nymph – de Pen-ek Ratanaruang (2009) Ecrit par Pierre le 02.06.09

Nouveau film vu lors de la reprise de la sélection “Un Certain Regard” à Paris cette semaine, “Nymph” m’a beaucoup déçu (mince c’est quoi cette propension à vous parler de mes déceptions alors que j’ai vu des films géniaux comme “Air Doll” ! Je tâcherai de revenir dessus quand même…). On y suit les traces d’un couple en proie au doute, qui décide de passer quelques jours dans la jungle. Là-bas, l’homme s’enfonce dans la forêt et finit par disparaitre…

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Le film commençait pourtant très bien avec un premier plan-séquence à travers la jungle assez hallucinant. La caméra rôde, s’engouffre entre les branches, découvre des personnages, les contournent, les épient, grimpe dans les arbres, glisse le long des lianes, redescend sur une rivière pour finalement retrouver ces mêmes personnages (jolie ellipse au passage). On a l’impression de parcourir des centaines de mètres, totalement immergés par le bruit des feuilles et le crissement des branches, intrigués par les quelques évènements brièvement entrevus, qui font marcher à fond l’imagination.
Malheureusement cette séquence restera jusqu’au bout le plus beau moment du film, incapable de recréer cette tension y compris quand il se situe dans la jungle. On bascule au contraire dans un ennui mortel pendant la bonne heure suivante. Le réalisateur abuse de ce rythme lent où il ne se passe rien, les personnages dorment et se font la gueule, et même esthétiquement je n’ai pas trouvé ça folichon malgré quelques éclairs. L’acteur masculin est tellement mou qu’on a envie de le gifler pour le réveiller, alors qu’au contraire l’actrice arrive à dégager une présence intéressante.
Ce n’est que dans la dernière partie, lorsque l’homme refait son apparition, que le film glisse un peu vers le surnaturel et sort de ce faux-rythme. Mais c’est tard, trop tard pour le spectateur que je suis, décramponné par une première partie où, comme dirait le grand philosophe Calogero, les secondes sont des heures. Enfin les belles choses entrevues me donnent tout de même bien envie de découvrir d’autres films de Pen-ek Ratanaruang, avec plus de réussite je l’espère.

[Un Certain Regard] Canine – de Yorgos Lanthimos (2009) Ecrit par Pierre le 31.05.09

Voilà un film qui m’a bien surpris. J’y suis allé sans rien connaitre du scénario, simplement curieux de voir le film ayant remporté le prix du jury “Un Certain Regard”. La surprise vient principalement du scénario, partant d’une idée complétement barge dans laquelle le film s’embarque à fond. Je vais d’ailleurs éviter de parler du synopsis pour éviter de gâcher l’effet de surprise, d’autant plus que la narration est assez subtile et progressive, accumulant au départ une succession d’éléments bizarres et intrigants, souvent drôles, avant que tout ne s’explique peu à peu.

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En filmant principalement en plans fixes à mi-distance, le réalisateur grec donne un côté froid et décalé à son film. Son regard induit un certain détachement du spectateur vis-à-vis de l’action, et renforce un humour pince-sans-rire particulièrement grinçant. Au fur et à mesure que l’on saisit les enjeux, on assiste à la création d’un univers malade et dérangé assez fascinant.
Ce système fonctionne plutôt bien dans la première partie du film, mais beaucoup moins ensuite : lorsque la situation se met peu à peu à dégénérer, la folie des personnages devient tout de suite très “forcée” alors que le réalisateur aurait pu tirer parti de la mise en scène pour faire ressortir le côté dément de l’entreprise. Ce qui aurait pu être génial flirte parfois avec le n’importe quoi sous cet angle trop détaché : comment garder ce regard neutre devant une telle farce ? La faute également à un scénario qui, devant l’énormité d’une idée initiale qu’il amène pourtant intelligemment, peine à la faire évoluer et se réfugie vers la provocation facile (violence, inceste) avant de rater complètement sa fin.

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Je retiendrai tout de même quelques séquences géniales : le père de famille (sorte de Dan Hedaya hellène) forçant sa famille en rang militaire à aboyer avec le plus de véhémence possible, une dispute entre le père et la mère sans que le moindre son ne s’échappe de leurs bouches… Un humour salvateur pour ce film qui aurait pu être une vraie belle surprise, mais qui laisse tout de même un beau sentiment de gâchis, dommage.