Le Vendeur de Sang - de Yu Hua Ecrit par Pierre le 08.07.08

Je viens découvrir un excellent bouquin, acheté un peu par hasard, une chronique du dernier opus de l’écrivain chinois Yu Hua, “Brothers“, ayant attiré mon attention. Je me suis donc tourné vers un de ses précédents romans : “Le Vendeur de Sang“.

Le Vendeur de Sang

Xu Sanguan est livreur de coton à la filature. Alors qu’il rend visite à sa famille à la campagne, il est entrainé par deux amis dans une étrange activité : la vente de leur sang, qui leur permet de gagner l’équivalent de 6 mois de dur labeur. C’est le début d’une nouvelle vie pour Xu Sanguan, qui peut épouser Xu Yulan, “la belle aux beignets frits”, et fonder une famille. Désormais, à chaque fois que le malheur les frappera, Xu Sanguan ira vendre son sang.

Ce qui marque au premier abord, c’est le style de l’auteur : un style vif, direct et attachant. On se retrouve ainsi propulsé dans cette Chine populaire et modeste, mais ô combien vivante, ses tracas et ses doutes. Chaque évènement a tendance à prendre une dimension tragicomique (le livre est aussi drôle que touchant). La volonté farouche de s’en sortir des personnages devant les injustices ou les aberrations de la société en mouvement fait qu’on éprouve peu à peu une certaine tendresse à leur égard.

Le roman évoque des sujets forts comme le pardon, le don de soi (au sens propre ici) ou l’amour paternel tout en gardant un sens acéré des réalités. Les personnages parlent beaucoup, s’aiment, se déchirent, évoluent, ainsi que notre regard sur eux, jusqu’à un final bouleversant.

Complément : une intéressante interview de l’auteur à l’occasion de la sortie de “Brothers“.

Lust, Caution - de Ang Lee (2007) Ecrit par Pierre le 20.01.08

Comme promis la semaine dernière, voici la critique du dernier opus du taiwanais Ang Lee, “Lust, Caution”, que j’ai énormément apprécié.
- Attention, SPOILER potentiel :) -

Lust, Caution

Le film se déroule dans les années 40, pendant l’occupation japonaise. Un groupe d’étudiants membres d’une troupe de théâtre, décide de rejoindre la Résistance en projetant d’assassiner un haut dignitaire collaborateur, Mr Yee (Tony Leung). Parmi eux, Wong Chia-Chi (Tang Wei) est chargée de l’approcher afin de le séduire. Elle y parvient, mais leur relation trouble et complexe perturbe la mécanique…

“Lust, Caution” est un grand film ambitieux, passionnant à plusieurs titres. Non seulement il maintient un suspense et une tension croissants pendant toute la durée du film (2h40 tout de même !), mais surtout il explore avec profondeur la richesse et la complexité des sentiments humains, les limites de l’engagement et du don de soi. Alors que la logique voudrait que Wong Chia-Chi liquide froidement Mr Yee, la réalité en est toute autre. D’abord parce qu’on ne sort pas indemne d’un jeu aussi profond que celui-là, où il faut plus qu’un masque pour surmonter l’insupportable. Ensuite, parce que les “amis” de Wong Chia-Chi ne font finalement rien pour la sauver, allant jusqu’à organiser sa défloration pour la rendre plus crédible face à Mr Yee, ou dans la scène particulièrement frappante où le vieux Wu refuse d’entendre les atrocités qu’elle doit endurer, préférant capituler. En allant si loin dans son jeu, Wong Chia-Chi parvient à entrevoir (ou n’est-ce qu’imaginer ?) la part humaine de ce tortionnaire qu’elle doit séduire.

Lust, Caution

Un autre élément marquant de ce film est la performance ahurissante de la jeune actrice Wang Tei. Débutante au cinéma choisie parmi plus de 10000 actrices (selon la légende) par Ang Lee, elle occupe chaque plan avec grâce et intensité. Etudiante discrète et appliquée, femme fatale, parfaite épouse adepte de mah-jong, il fallait une actrice exceptionnelle pour habiter ce personnage aux facettes multiples. Wang Tei l’est assurément, et l’on devrait je l’espère la retrouver prochainement sur les écrans. A ses côtés, l’un des (le ?) meilleurs acteurs chinois, Tony Leung est impressionnant de dureté, lui qu’on n’a pas l’habitude de voir dans des rôles de salopards.

Lust, Caution

La réalisation est très soignée, dans un Shanghai d’époque très bien reconstitué. La réalité historique n’est pas masquée, notamment les atrocités commises entre chinois. Ang Lee fait preuve d’une grande maîtrise pour maintenir le rythme pendant toute la durée du film, où l’on ne s’ennuie pas une seconde, tout étant magnifiquement filmé.

“Lust, Caution” est donc un grand film d’espionnage, de jeux d’amour et de sentiments, porté par une actrice exceptionnelle. Courrez le voir tant qu’il en est encore temps !

Perhaps Love - de Peter Chan (2005) Ecrit par Pierre le 05.12.07

Petite critique du film Perhaps Love à l’occasion de sa sortie DVD aujourd’hui même chez Wild Side (miaaaoww). Un film chinois assez original puisqu’il s’agit d’une comédie musicale, un genre qu’on n’a pas l’habitude de voir en provenance de cette région.

Pékin, il y a longtemps… Lin Jian Dong souhaite faire carrière dans le cinéma quand il tombe amoureux de la jolie Sun Na, danseuse dans un bar. C’est la rencontre de deux cœurs solitaires mais aussi celle de deux ambitions différentes. Peu après, Sun Na, qui a connu la misère et aspire à la reconnaissance, au succès et à la richesse, abandonne Lin Jian Dong pour un homme susceptible de la rendre célèbre. Dix ans plus tard, devenue une star, elle est la compagne d’un des plus grands cinéastes chinois, Ni Wen, dont on annonce le nouveau film : une histoire d’amour, sur fond de comédie musicale.

Perhaps Love

Je dois le dire, j’ai un avis assez partagé sur ce film. D’un point vue visuel et sonore, il faut avouer que le résultat est au rendez-vous : les chorégraphies bien réglées, la musique plaisante, les décors magnifiques… cela fait un peu penser à Moulin-Rouge en moins tape-à-l’oeil tout de même. Toutes les scènes musicales apportent un aspect rafraîchissant fort agréable.
Mais là où le bas blesse, c’est plutôt dans le traitement de l’intrigue, qui souffre d’un rythme assez décousu qui empêche de se plonger totalement dans le film, au moins durant la première partie. En effet, les informations sur le mystérieux passé des personnages sont tellement distillées au compte-goutte que l’on doit attendre presque la moitié du film pour y comprendre quelque chose, sans pouvoir s’impliquer davantage. C’est d’autant plus dommage que dans la deuxième partie, lorsqu’on a enfin compris, les scènes musicales revêtent une intensité dramatique beaucoup plus forte et l’on peut enfin se laisser porter par l’émotion. Pourtant l’intrigue est intéressante, avec une sorte de double mise en abîme -le film dans le film- propice aux jeux des sentiments, et mieux exploités dans la deuxième partie.

Perhaps Love

Du côté des acteurs, là aussi impression mitigée. Le rôle-titre masculin est interprété par Takeshi Kaneshiro, dont le jeu semble total monocorde, incapable de dégager la moindre impression (il fait la même tête du début à la fin). A l’opposé, Zhou Xun est éblouissante : enfant solitaire, starlette ou femme blessée, son naturel est bouleversant et participe à la richesse de son personnage (elle était déjà géniale dans Suzhou River, et c’est là que Peter Chan l’a remarquée). A côté, j’ai bien aimé également la performance de Jacky Cheung (le réalisateur) dans les scènes musicales, son personnage est touchant mais surtout il chante extrêmement bien. Pour terminer, le coréen Ji Jin-Hee était aussi de la partie, dans un rôle amusant de narrateur aux allures de magicien.

Perhaps Love

Bref, un splendide voyage visuel et musical qui aurait mérité un scénario mieux rythmé et un acteur principal moins fade, heureusement sauvé par la grâce de Zhou Xun.
A noter (j’aimerais que ce soit toujours le cas !) que l’excellente BO est livrée avec le DVD :D Vous pouvez même l’écouter en intégralité sur le site officiel.

ce film sur Taste of Asia

Suzhou River - de Lou Ye (2000) Ecrit par Pierre le 13.10.07

Suzhou, la “Venise de l’Est” en raison de ses nombreux canaux. La récente commande de mon iPod Touch m’a rappelé le nom de cette ville de l’est de la Chine, puisque c’est là-bas qu’il a été fabriqué puis expédié. M’est alors revenu en tête le titre de ce film, “Suzhou River”, réalisé par Lou Ye, dont j’avais plutôt apprécié le dernier opus “Une jeunesse chinoise“. (Il en faut des détails idiots parfois pour se décider à regarder un film !)

Suzhou River

“Suzhou River” est un film assez atypique et original, empruntant plusieurs directions avant de trouver son but. Il débute en suivant les traces d’un narrateur vidéaste et graffeur filmant la rivière et ses habitants. Restant toujours invisible à l’écran, il bifurque ensuite pour raconter l’histoire d’un jeune livreur, Mardar, en s’inspirant de sa vie réelle.
Un jour, Mardar doit effectuer une livraison un peu spéciale, en la personne de Moudan, qui n’est autre que le sosie de Mei-Mei, la petite amie du narrateur. Leur histoire d’amour va naître, jusqu’à ce que le narrateur décide de la bouleverser, devenant lui-même membre de l’histoire. Mais sont-ils réellement des personnages fantasmés ?

Suzhou River

Le film peut paraître un peu déroutant au début, tant l’auteur se jour de manipuler les direction, les émotions de ses personnages. Puis trouve peu à peu sa cohérence, alors que paradoxalement, rêve et réalité commencent à se mélanger. Cela donne un ensemble tout à tour intriguant et envoûtant, visuellement magnifique malgré une caméra jamais fixe, et porté par une actrice époustouflante : ZHOU Xun dans un de ses premiers rôles (on a depuis pu la revoir dans pas mal de films : Beijing Bicycle, Balzac et la petite tailleuse chinoise , Perhaps Love ou encore The Banquet).
“Suzhou River” est une oeuvre très intéressante dans sa structure et sa forme, un voyage poignant teinté de rêve.

La joueuse de go - de Shan Sa (2001) Ecrit par Pierre le 13.08.07

Je poursuis la lecture de l’oeuvre de Shan Sa après Porte de la Paix céleste, que j’avais particulièrement adoré. Et bien je dois dire que j’ai trouvé “La joueuse de go” encore meilleur !

Cette fois, on suit les parcours séparés de deux personnages, une jeune chinoise de Mandchourie experte au jeu de go découvrant l’amour auprès de deux autres adolescents, et un militaire japonais en train d’envahir le pays avec son armée. D’abord éloignés, il vont peu à peu se rapprocher pour une partie de go au cours de laquelle, sans un mot, ils apprendront à se connaître et à nouer une complicité de plus en plus forte.

La joueuse de go

L’histoire change, mais le style reste le même : Shan Sa nous livre la pensée de ses personnages l’un après l’autre dans de très courts chapitres, écrits d’une manière très fluide, limpide et poétique. Elle ne s’encombre pas de fioritures inutiles et parvient ainsi à nous faire ressentir un état d’esprit à la perfection. Il est d’ailleurs assez amusant de voir la différence de perception des deux personnages vis-à-vis des évènements qu’ils traversent. Je ne sais pas quelle alchimie Shan Sa arrive à créer en écrivant, mais j’éprouve un besoin compulsif de lire le chapitre suivant dès que j’en finis un, plus encore que dans un thriller haletant de Thomas Harris (que j’aime bien pourtant).

Ce portrait d’une jeune fille prise dans les balbutiements de l’amour, de cet officier infiniment solitaire, de cette partie de go interminable bouleverse, amuse, émeut à chaque instant. Jusqu’à un final digne de la plus grande tragédie.

En bref, ce livre m’a complètement enthousiasmé, et je vais me jeter sur le suivant dans la liste : “Impératrice”. Il m’a même donné envie de m’initier aux règles du jeu de go, c’est dire (je pourrai y jouer avec mon beau-père comme ça :).

Porte de la Paix céleste - de Shan Sa (1997) Ecrit par Pierre le 09.06.07

Il est de ces livres courts qui vous envoutent totalement, qui se lisent d’un souffle, qui vous transportent en quelques mots. Une alchimie rare présente dans ce livre sublime “Porte de la Paix céleste”, de Shan Sa.

Le livre prend départ en pleine soirée de répression militaire de la révolte des étudiants, sur la place Tian an men, la “Place de la Porte de la Paix Céleste” (il y a 18 ans tout juste). Ayamei, une des chefs des manifestants, prend la fuite. Un militaire, Zhao, est chargé de la retrouver. S’ensuit donc une longue traque, partant de Pékin pour se finir en pleine montagne, pendant laquelle Zhao va découvrir peu à peu la jeune femme, son passé, ses espoirs et ses souffrances.

Le livre offre tout d’abord une vision forte du coeur de cette répression sanglante. Mais assez rapidement, le sujet du livre se détourne, s’intéresse plus à ses personnages. Pourquoi en sont-ils arrivés là ? Malgré leurs positions opposées, sont-ils si différents ? La lecture du journal d’Ayamei par Zhao est tout simplement bouleversante. L’histoire prend peu à peu un jour nouveau, pleine de poésie, au fur et à mesure que ses personnages s’éloignent de la ville et d’une société dure et étouffante, pour finalement laisser place à l’imaginaire, à la liberté.

Je recommande vraiment à tous ce livre écrit en français (Shan Sa s’est exilée en France en 1990), au style unique, libéré de toutes fioritures et qui sonne ainsi si juste. Une merveille.

Une jeunesse chinoise - de Lou Ye (2006) Ecrit par Pierre le 04.05.07

J’en parlais ici il y a quelques jours, j’ai donc été voir le fameux film de Lou Ye interdit en Chine (non sans mal, il passe dans vraiment peu de salles). J’ai été un peu surpris, dans la mesure où je ne m’attendais pas vraiment à ça. Je pensais que l’intrigue était fortement liée aux évènements de Tian An Men, alors qu’en réalité les personnages n’en sont que les spectateurs plutôt passifs, et que cela ne couvre qu’une petite partie de l’histoire.

Cependant, l’intérêt historique est quand même fort, puisque le film dépeint l’évolution rapide de la société chinoise sur une dizaine d’année. Mais le sujet du film, ce sont les relations amoureuses plutôt tourmentées d’un groupe de jeunes chinois et notamment Yu Hong, jeune étudiante débarquée à Pékin de sa province natale. Relations houleuses au coeur d’une jeunesse découvrant l’indépendance et aspirant à plus de libertés. Jeunesse qui déchantera très vite.

Malgré la frustration par rapport à mes attentes et au caractère un peu imprévisible de ce film, j’ai quand même été captivé par la grande beauté visuelle (certaines séquences sont tout simplement sublimes) et les interprètes remarquables. Même s’il saute parfois du coq à l’âne, le film trouve toute sa cohérence à la fin, très douloureuse, nourrie d’espoirs déçus et de regrets amers.

Si quelqu’un peut me trouver le titre et/ou l’interprète de la chanson que l’on entend dans la bande-annonce (dans la deuxième moitié), ce serait génial. J’ai demandé à mon collègue chinois, mais il ne connait pas :(

ce film sur Taste of Asia