FFCF 2010 – Mon bilan de spectateur Ecrit par Pierre le 28.11.10

Moi qui voulais vous faire partager sur ce blog un FFCF 2010 vu de l’intérieur (puisque je faisais partie cette année de l’équipe de programmation), c’est raté ! Faute de temps et/ou de motivation, mes belles intentions sont tombées à l’eau. Malgré tout, je vais quand même évoquer ici quelques-uns de mes coups de coeur de cette édition. Je ne parlerai donc pas des films que j’avais vu de longue date pendant la période de sélection et qui méritent autant votre attention (My Dear Enemy, Oishi Man, Elbowroom, ou encore le prix du jury, Vegetarian, qui comme prévu a divisé les spectateurs), mais bel et bien de ce que j’ai découvert pendant le festival.

L’une des sections clés du festival et l’une des plus attirantes est la section KOFA-FFCF Classiques, puisqu’elle permet de découvrir des films par ailleurs totalement introuvables (ou presque). Nous avions donc droit cette année à 3 films estampillés “action”. Le premier d’entre eux, Returned Single-legged Man, est celui qui rentre le plus dans les codes du genre, avec son quota de coups de tatane et de bruitages associés. J’en retiens son titre, qui devient hilarant quand on comprend qu’il n’y a aucun unijambiste dans le film, mais aussi et surtout sa galerie de personnages : un méchant japonais caricatural à outrance dont la mise à mort ressemble plus à un concours de grimaces, un autre vilain, chauve et moustachu, vêtu de cuir et armé de petites hachettes, et “Le Tigre”, ce héros aux jambes démesurées et au casque capillaire fièrement arboré.
Les deux autres films présentés étaient dans un genre bien différent, tous deux réalisés par l’acteur stakhanoviste Park Nou-sik. Dans son premier film en tant que réalisateur, Quit Your Life, Park Nou-sik se fait passer pour son meilleur ami décédé auprès de la veuve de celui-ci, aveugle. Après une mise en bouche en mode horrifique très amusant à base d’apparitions de de chats et de cordes, le film embraye sur un très long flash back 100% mélo, histoire de satisfaire le public féminin de l’époque. C’est presque tant mieux tant notre héros semble peu à l’aise avec l’action, en témoigne sa seule cascade, une roulade au ralenti en réception d’une chute. Par contre, pour incarner l’homme moderne et séduisant, Park Nou-sik sait y faire : il impressionne les minettes au bowling, il fait du cheval vêtu d’un costume et de bottes blanches, il vit dans un meublé dernier cri… La dernière partie du film renoue avec l’action, lors d’une course poursuite en voiture s’achevant tel le mélo le plus tragique, la télépathie en plus. Un point qui m’a particulièrement marqué dans ce film est le soin apporté par le réalisateur aux transitions entre les scènes. Presque systématiquement, le premier plan de chaque scène répond directement au dernier plan de la précédente, parfois de manière très subtile voire totalement hilarante (un plan sur une prostituée est suivi d’un gros plan sur un doigt dans une bouche, qui après un dézoom s’avérera celle d’une fillette assise à table).

Le dernier film présenté, le douzième de Park Nou-sik, était sans doute moins bon que le précédent mais c’est pourtant celui-là qui m’a laissé le souvenir le plus mémorable en raison de ses situations totalement délirantes. Park Nou-sik campe cette fois-ci un aveugle tendance Zatoichi. Sauf que pour se battre, point de sabre mais des noix qu’il lance sur ses adversaires afin de les assommer. Mais ce n’est pas tout : après avoir retrouvé son amour d’enfance (qui bizarrement a bien 30 ans de moins que lui alors qu’ils avaient le même âge à l’époque), celle-ci lui enseigne plusieurs techniques pour mener à bien leur vengeance : attraper des flèches en vol ou encore conduire une voiture (je rappelle qu’il est aveugle). Elle aussi est bien gratinée, puisque pour subsister à sa pauvre condition d’orpheline, elle a appris à se défendre en crachant des aiguilles (!), d’abord sur des rats pour se nourrir, puis sur ses ennemis (elle est aussi capable de dompter des serpents). A chaque fois, point d’effets spéciaux : tout est dans l’attitude. Je pourrais aussi parler des costumes délirants ou encore des intrigues à tiroirs à base de greffes de cornée… Je vous invite juste pour finir à lire cette petite ode à Park Nou-sik.

Un autre séance que j’attendais particulièrement était la séance consacrée aux courts de Bong Joon-ho et Na Hong-jin (réalisateur très remarqué pour son premier film, The Chaser). Incoherence est fort intéressant puisqu’il s’agit du premier film de Bong Joon-ho, on y retrouve quelques caractéristiques de son cinéma, comme son humour ou son goût pour les courses poursuites qu’on retrouvera dans Barking Dogs Never Bite. Influenza a lui été réalisé en 2004, et est intégralement constitué d’images de caméras de surveillance. Si certaines scènes sont dispensables, d’autres sont très drôles (pas facile de dévaliser une vieille dame !) ou exposent des angles de vue très intéressants (notamment ceux en split screen ou avec une caméra mobile), s’amusant avec le cadre pour mieux nous surprendre. Mais c’est surtout le troisième film qui m’a le plus impressionné : Sweat de Na Hong-jin. En noir et blanc et sans dialogues, au son martelé d’un instrument traditionnel, Sweat suit la journée d’un homme à travers la ville. La caméra se focalise sur un seul élément : la sueur, la sueur que cet homme va provoquer tout autour de lui, la sueur des hommes qui travaillent pour lui. Masseur, cuisinier, ouvrier… tous dégoulinent à son passage, comme une métaphore du pouvoir qu’il exerce sur eux. Cette homme dégage très vite quelque chose d’aussi monstrueux que fascinant, comme s’il se nourrissait des autres. Le film est court (12 minutes) mais quel impact ! Le deuxième court du réalisateur, A Perfect Red Snapper Dish, qui met en scène un cuisinier tentant désespérément de réussir le plat parfait, est également très incisif et visuel, mais aussi beaucoup plus potache.

Côté courts, la sélection 2010 était comme d’habitude variée avec de l’animation, de la comédie pure mais aussi des choses plus expérimentales. Comme beaucoup de spectateurs, je retiendrai le loufoque Suicide of the Quadruplets, petit délice d’inventivité en deux parties. La première est un long plan-séquence mettant en scène quatre lycéennes sur un toit en train de répéter une chanson, scène a priori banale qu’un élément extérieur absurde viendra perturber, la seconde est une hilarante parodie d’émission télévisée policière “d’investigation”. Autre film récompensé, Somewhere Unreached décrit le quotidien difficile d’un jeune homme obligé de partir effectuer son service militaire alors qu’il fait vivre sa mère malade et sa petite soeur. Malgré ce sujet lourd, le film évite le misérabilisme et profite d’une mise en scène plutôt inspirée, ainsi que d’un humour froid (on l’incite indirectement au meurtre s’il veut être dispensé de service !). Enfin, un dernier coup de coeur pour le joli A Trip to the Moon, sorte d’hommage à Méliès à la narration éclatée, mélangeant les techniques et les effets, complètement foutraque mais également empreint de poésie et doté d’un charme certain. Par un hasard d’organisation, ces trois courts étaient regroupés ensemble, c’était donc la séance à ne pas rater !

Vous pourrez retrouver d’autres articles de bloggeurs nettement plus productifs que moi sur le blog officiel du festival.

Die Bad – de Ryu Seung-wan (2000) Ecrit par Pierre le 01.11.10

A noter que vous pourrez découvrir (entre autres) ce film en présence de son réalisateur (et en 35 mm !) au Festival Franco-Coréen du Film la semaine prochaine. Toutes les infos sur http://www.ffcf-cinema.com/.

Die Bad, le premier film de Ryu Seung-wan sorti en 2000 en Corée, est en réalité constitué de 4 courts-métrages mis bout à bout, reliés entre eux par un ou plusieurs personnages et mettant en scènes différences “étapes” de la vie d’un gangster. Ces quatre films n’ont pas été réalisés en même temps : Ryu Seung-wan a d’abord fait le premier, qu’il a présenté à des festivals avec succès puisqu’il a remporté quelques prix lui permettant de financer le second segment, l’histoire se répétant pour former au bout de compte ce long métrage qui fit sensation à sa sortie.

Le premier segment, Rumble, montre bien la passion du réalisateur pour les films d’action et les films d’arts martiaux. La rivalité banale entre deux groupes de lycéens va dégénérer en combat meurtrier. L’occasion pour le réalisateur de s’essayer à plein de choses : des cadrages de dingue, des vues subjectives (la caméra prend cher), une ambiance survoltée sur fond de hard rock et des cascades en pagaille (y compris par Ryu Seung-wan lui-même) pour donner à ce bref déchaînement de violence un aspect brut et direct. Et tout au long du court, en parallèle, le point de vue d’un adulte sur cette jeunesse sauvage.

Le second court, Nightmare, toujours aussi fauché, met en scène l’un des jeunes à sa sortie de prison. Il aborde brièvement d’autres thèmes comme la cellule familiale, lors d’un dîner de famille assez terrifiant, ou les remords du jeune délinquant, l’occasion d’insérer quelques éléments fantastiques. Peut-être le court le moins percutant, on retrouve encore une fois un montage déjanté avec un combat final d’une rare violence.

Le troisième, Modern Man, monte en parallèle les interviews d’un gangster et d’un policier avec un combat opposant les deux hommes. Il est particulièrement réussi puisqu’au-delà des scènes de combat particulièrement bien chorégraphiées (avec un combat jusqu’à épuisement total des protagonistes qu’on retrouvera dans son long-métrage Crying Fist), les dialogues proférés par les deux personnages lors de leur interview sont sensiblement les mêmes. Chacun raconte son quotidien, ses doutes ou ses espoirs devant la caméra, pour qu’on constate au final, non sans un humour bien noir, qu’il n’y a que la profession qui sépare les deux hommes.

Le dernier court, Die Bad, est aussi le plus long et le plus travaillé. L’histoire est plus proche d’un film noir classique avec la trajectoire d’un jeune délinquant au sein d’un gang (Ryu Seung-beom, le frère du réalisateur, y arbore pour ses débuts au cinéma une naïveté et une sincérité incroyable qui parviennent à le rendre attachant). L’image impeccable en noir et blanc tranche avec celle des films précédemment, et permettent à la mise en scène de Ryu Seung-wan de dégager une intensité différente, plus profonde. Pour se terminer en apothéose lors de cinq dernières minutes à couper le souffle.

FFCF 2010 : le programme Ecrit par Pierre le 09.10.10

Le Festival Franco-Coréen du Film, qui se déroulera du 9 au 16 novembre à l’Action Christine, a rendu public mardi son programme complet. Voici un petit aperçu de ce que vous aurez l’occasion de voir.

Sélection 2010
La sélection regroupe des films coréens réalisés ou sortis pendant les 3 dernières années. Au programme cette année : 12 longs (dont 4 documentaires) et 13 courts. Parmi les films dont j’ai déjà parlé ici, ne ratez surtout pas My Dear Enemy, pour moi l’un des meilleurs films coréens de ces dernières années, ou encore le très beau Oishi Man. A noter également pour les connaisseurs la présence d’un docu sur le groupe indie Sogyumo Acacia Band.
Voir la liste complète des films

Avant-premières
Deux films qui seront bientôt distribués en France seront présentés pendant le festival. Le premier est déjà passé par Cannes : il s’agit de l’hilarant Hahaha de Hong Sang-soo. Le second est le dernier champion du box-office (il a surpassé de loin le nouveau Kim Jee-woon, qui avait pourtant beaucoup fait parler de lui) : le très noir et très violent The Man from Nowhere.
Voir la liste complète des films

Cinéaste 2010
Cette année le focus sera mis sur le réalisateur Ryoo Seung-wan, avec trois de ses films les plus intéressants au programme, ainsi qu’un court-métrage. Vous pourrez donc découvrir son premier film, Die Bad, réalisé avec un budget dérisoire (il s’agit même de quatre courts liés et juxtaposés), qui avait fait sensation lors de sa sortie. Crying Fist, qui met en scène deux hommes brisés se livrant un ultime combat de boxe (Choi Min-sik et le frère du réalisateur, Ryoo Seung-Beom) est le film qui l’a consacré. Enfin, Dajjimawa Lee (sorti en France sous le titre Crazy Lee) est un hommage parodique aux vieux films d’action à voir absolument en parallèle à la section KOFA-FFCF Classiques (voir juste après).
Voir la liste complète des films

KOFA-FFCF Classiques
Cette section qui vise à présenter des vieux films coréens sera donc cette année consacrée aux films d’action des années 1970. On pourra donc découvrir avec intérêt l’un des films qui a inspiré Ryoo Seung-wan : Devil! Take the Train to Hell (dont le titre en coréen est le même que celui de Dajjimawa Lee).
Voir la liste complète des films

Regards Croisés
Comme l’an passé, cette section regroupe des courts-métrages français et coréens sur un thème commun. Cette année un sujet d’actualité : les ouvriers immigrés, avec en bonus un long-métrage, The City of Crane, dans lequel on retrouve Mahbub Alam, découvert dans Bandhobi.
Voir la liste complète des films

Section spéciale 2010
Le cinéma coréen s’est fait connaitre en France et à l’étranger sous l’impulsion d’une poignée de réalisateurs : Park Chan-wook, Bong Joon-ho… Plutôt que de projeter leurs derniers films, visibles par ailleurs, le festival a choisi de montrer quelques-uns de leurs court-métrages, la plupart du temps inédits. Vous pourrez donc découvrir Incoherence (1994) et Influenza (2004) de Bong Joon-ho, Judgment (1999) et Never Ending Peace and Love (1999) de Park Chan-wook et Lost in the Mountains (2009) de Hong Sang-soo, mais aussi plusieurs courts de Na Hong-jin et Yang Ik-june.
Voir la liste complète des films

Il y a de quoi faire. Alors rendez-vous au festival, où j’espère que les salles seront pleines à craquer !

Agenda Ecrit par Pierre le 28.08.10

Pas mal d’actualité autour du cinéma coréen en cette rentrée. Hormis bien sûr les sorties en salles de Poetry (cette semaine) et The Housemaid (le 15 septembre) dont j’ai déjà parlé (ici et ), voici quelques évènements.

- la seizième édition du génial Etrange Festival (du 3 au 12 septembre) proposera notamment 3 films coréens : en plus de l’avant-première de The Housemaid, ce sera l’occasion de découvrir Bedevilled pour ceux qui l’ont manqué lors de son passage à la Cinémathèque (je vous le recommande) et No Mercy, un film qui ne me disait pas grand chose mais qui visiblement a tapé dans l’oeil d’Alejandro Jodorowsky qui l’a sélectionné dans sa Carte Blanche. A côté de ça, on a droit à une bardée de films décalés, gores, improbables ou violents : chouette.

- le cinéma Gaumont Parnasse consacre la semaine du 13 au 19 septembre au cinéma coréen. Point de “films rares ou inédits” comme mentionné sur leur site, mais les grands succès du cinéma coréen en France : JSA, Locataires, Memories of Murder…

- la Cinémathèque propose le vendredi 3 septembre une double séance “cinéma d’exploitation coréen” avec au programme deux raretés inédites : La Bataille du 38e parallèle (Im Kwon-taek, 1974) et Le Tigre de Mandchourie (Lee Doo-yong, 1974). Plus d’infos ici.

- pour terminer, le Festival Franco-Coréen du Film (FFCF pour les intimes) aura lieu du 10 au 16 novembre. En attendant de vous le faire suivre d’encore plus près cette année, rendez-vous sur la page facebook pour discuter cinéma coréen et recevoir toutes les news.

[Dossier] Le cinéma coréen sous la dictature de Park Chung-hee (1961-1979) – Partie 2 Ecrit par Pierre le 07.08.10

(voir la Partie 1 : Histoire, politique et cinéma)

Partie 2 : Thèmes et films majeurs

Cinéma de propagande
Comme mentionné dans la première partie, le pouvoir récompensait les compagnies produisant des films “de qualité” en leur octroyant des quotas d’importation de films étrangers. On assiste donc à une explosion de la production de tels films pouvant s’apparenter plus ou moins fortement à de la propagande (certains sont même produits directement par les autorités, comme Testimony, film de guerre à succès réalisé en 1973 par Im Kwon-taek). Parmis ces films, il existe plusieurs catégories bien distinctes : “bangong” (films anti-communistes), “gyemong” (films mettant en scène l’éducation du peuple), et “saemaeul” (littéralement “nouveau village”, qui désigne les films encourageant le développement collectif, la recherche d’une meilleure qualité de vie par l’effort national).


Testimony – Im Kwon-taek (1973)

Certains de ces films connaissent un énorme succès populaire, comme Six Daughters de Bae Seok-in. Pur film de propagande produit sous la tutelle du Ministère de l’Information, ce film à gros budget suit les traces d’un couple de vieux décidant de rendre visite à chacune de leurs filles, celles-ci habitant aux quatres coins du pays. C’est ainsi l’occasion d’une visite complète de la Corée, permettant de s’extasier sur ses beaux paysages (au moyen d’une succession de plans carte postale à chaque lieu visité), sa culture et son industrie florissante. On assiste donc à des moments surréalistes où les deux vieux s’émerveillent de la fumée noire s’échappant d’une usine pétrochimique ou visitent “une magnifique usine d’engrais”. A l’inverse d’un film comme Le Fils Aîné (Lee Doo-yong) sorti une quinzaine d’années plus tard, où un couple assez identique souffrait de leur total décalage avec un pays ayant évolué trop vite, le couple est ici invariablement positif à mesure qu’il arpente le pays à travers une multitude de moyens de transport (bus, voiture, bateau et même avion). Au delà des progrès techniques effectués par le pays, la culture coréenne est également mise en avant, à travers ses produits les plus emblématiques (alcool de giseng, céladon) ou ses contes (une courte scène de rêve rejoue Chunhyang avec les deux vieux dans le rôle des tourtereaux), avec des phrases surréalistes comme “Quand même, notre culture est vraiment formidable !”. Le film connait un tel succès que pas moins de quatre suites seront produites.


Love Me Once Again – Jeong So-young (1968)

Cinéma populaire
Parmi les films tournés très rapidement, on note aussi une grande variété de films de genre, destinés à un public jeune : films fantastiques à petit budget, thrillers ou films d’actions influencés par Hong-Kong, la série James Bond ou encore les westerns spaghetti. Il s’agit de films extrêmement difficiles à visionner aujourd’hui car ils n’ont pas les faveurs des historiens, des programmateurs de festival ou des éditeurs de films du patrimoine coréen qui leur préfèrent des films plus “sérieux”. Cependant, leur popularité était importante et ces films ont influencé plusieurs générations de cinéastes. Bon nombre de films prennent pour cadre une Corée plus ancienne, par exemple pendant l’occupation japonaise, pour éviter d’avoir à traiter de problématiques plus actuelles. Ces années voient aussi l’explosion des mélodrames appelés “shinpa”. Si au départ ces films mettent en scène des problèmes familiaux ou la vie difficile de pauvres gens, ils s’orientent vers un public plus féminin à la fin des années 1960, en prenant une tournure plus sentimentale. Le sommet du genre sera atteint en 1968 avec Love Me Once Again, de Jeong So-young. Ce film met en scène un triangle amoureux : un homme est tiraillé entre sa femme et son amante, qui finit par le quitter alors qu’elle est enceinte de lui. Huit années plus tard, elle lui amène l’enfant que l’épouse accepte d’élever… Le film battra de peu le record de Seong Chunhyang, grâce notamment à son grand succès chez les femmes mariées. Sa popularité entrainera pas moins de six remakes, et son schéma sera repris par bon nombre de films de l’époque.


Heavenly Homecoming to Stars – Lee Jang-ho (1974)

Dans les années 1970, ces films mettent en scène des héroïnes qui sont serveuses ou prostituées (on parle des “films d’hôtesses”) malmenées par les hommes et qui connaissent souvent un destin tragique. Le véritable point de départ de cette vague de films est Heavenly Homecoming to Stars (Lee Jang-ho, 1974), dans lequel une jeune fille pure et innocente est tour à tour abandonnée, mariée à un homme d’âge mûr, contrainte de travailler dans un bar à hôtesse, séparée de son grand amour à cause d’un vil chantage avant de sombrer dans l’alcoolisme. Le précédent record d’audience est explosé puisque le film attire 460 000 personnes dans les salles. Une année plus tard, un autre film similaire connait un grand succès. Yeong-ja’s Heydays (Kim Ho-seon, 1975) suit le parcours de Yeong-ja, jeune femme ayant quitté sa campagne natale pour travailler à Séoul comme domestique. Elle fait la connaissance de Chang-su, un ouvrier, qui tombe amoureux d’elle. Violée par le fils de la maison, elle est chassée sans ménagement. Malgré les efforts de Chang-su pour l’aider, Yeong-ja est amputée d’un bras à la suite d’un accident de bus et finit sans ressources, obligée de se prostituer. Plus qu’un simple drame personnel, le film montre la Corée sous un jour bien différent des films de propagande cités plus tôt. Car si le pays se modernise, ses personnages sont des laissés pour compte, et n’arrivent pas à s’en sortir malgré leur bonne volonté (Chang-su est pourtant un vétéran du Vietnam et ne rechigne pas à la tâche) : leur rêve de réussite via le travail s’effondre vite face à la difficile réalité. Le film possède également des qualités visuelles étonnantes en comparaison d’autres films de la même époque. La séquence d’ouverture par exemple, qui montre une violente descente de police dans le quartier des prostituées, est saisissante et pleine d’audaces. A plusieurs reprises tout au long du film, on remarque un vrai effort dans la composition du cadre et les mouvements de caméra qui dénote d’une créativité formelle assez peu commune pour l’époque.


Yeong-ja’s Heydays – Kim Ho-seon (1975)

Nouvelle vague
Lee Jang-ho et Kim Ho-seon font d’ailleurs partie en 1975 avec quelques autres réalisateurs d’un mouvement appelé “Visual Age” ayant pour volonté d’apporter quelque chose de nouveau dans le cinéma coréen, avec pour modèle une certaine Nouvelle Vague. Ces films ont en commun de représenter de manière réaliste et moderne la société contemporaine, tout en considérant le cinéma comme un objet artistique. En 1977, le film de Kim Ho-seon Winter Woman met en scène une jeune étudiante aux mœurs sexuelles très libérées. Le film suscite la polémique et rencontre un succès considérable auprès des jeunes, établissant un nouveau record au box-office avec 586 000 spectateurs (record qui tiendra jusqu’en 1990 et The General’s Son de Im Kwon-taek). Il est également nécessaire de mentionner le réalisateur Ha Kil-Jong, pilier de ce mouvement, et son film The March of Fools (1975). Véritable expérience esthétique, le film dépeint le malaise et l’oppression ressentis par la jeunesse coréenne. Confronté à une censure impitoyable (The March of Fools film fut amputé de 30 minutes à sa sortie), les films de ce réalisateur décédé très jeune en 1979 furent des échecs en terme d’audience mais se révèlent aujourd’hui majeurs à tel point qu’une rétrospective lui a été consacrée au dernier festival de Busan.


Winter Woman – Kim Ho-seon (1977)

Conclusion
Après la mort de Park Chung-hee en 1979, le cinéma coréen connait un relatif regain de vitalité au début des années 1980, tandis que les règles régissant la censure s’assouplissent dans certains domaines, notamment la représentation du sexe à l’écran. Avec la politique des 3S (Sex, Screen, Sports), le pouvoir souhaite utiliser le cinéma comme un outil capable de divertir le peuple et lui faire oublier ses préoccupations sociales.
Les années 1960 et 1970 auront donc été lourdement bridées par les différentes politiques de censure mises en place par la dictature de Park Chung-hee, et les cinéastes n’auront eu d’autre choix que de s’accommoder de ces règles. Malgré un environnement n’encourageant pas la création et l’audace, certains réalisateurs se mirent en danger pour tenter, parfois sans réussite, d’apporter aux spectateurs quelque chose de nouveau ou de différent. Il faut donc bien garder ce contexte en tête lorsqu’on regarde des films de cette époque, pour ainsi mieux les comprendre et les apprécier.