[Dossier] Le cinéma coréen sous la dictature de Park Chung-hee (1961-1979) – Partie 1 Ecrit par Pierre le 01.08.10
Le cinéma coréen a complètement explosé sur la scène internationale à la fin des années 1990, exportant ses films dans le monde entier à tel point que l’on trouve aujourd’hui aisément dans le commerce des dizaines de DVD de films coréens. Il sera par contre impossible de trouver en France un film datant d’avant 1995. Pourtant, le cinéma coréen n’est pas né dans les années 1990 et possède une longue histoire derrière lui, avec des nouvelles vagues, des périodes de crise et des “âges d’or” successifs.
Cet article propose de découvrir une partie d’histoire de ce cinéma méconnu : les années 1960 et 1970 dans la Corée du général et président Park Chung-hee.

Seong Chunhyang – Shin Sang-ok (1961)
Partie 1 : Histoire, politique et cinéma
Situation Initiale
Pendant toute la première partie du siècle, l’industrie cinématographique a été utilisée par l’occupant japonais pour diffuser sa propagande. Malgré la libération en 1945, la situation évolue peu. Au contraire, le pouvoir militaire américain en place instaure un véritable système de censure dont le gouvernement de Rhee Syngman (premier président de la République de Corée du Sud) hérite lors de son élection en 1948. Les films sont d’abord contrôlés par le Bureau de l’Information Publique, puis directement par le Ministère de la Défense pendant la Guerre de Corée (1950-1953) avant d’incomber enfin au Ministère de la Culture et de l’Éducation en 1955.
Un cas intéressant de censure par ce régime est celui du film La Vallée de Pia (Lee Kang-cheon, 1955), mettant en scène une petite troupe de soldats nord-coréens en fuite dans la montagne. Malgré une représentation peu glorieuse des ennemis (coupables entre autres de viol, pillage, meurtre…), le film est tout de même interdit parce qu’il dépeint un portrait des nord-coréens jugé “trop humain”. Il est finalement autorisé avec un final modifié dans lequel la dernière survivante du groupe décide de se rendre, un drapeau sud-coréen flamboyant occupant tout l’écran.
Coup d’état et premières lois
Le gouvernement démocratique issu de la révolution d’avril 1960 instaure, en même temps qu’une nouvelle constitution et des mesures pour la liberté de la presse, un comité civil pour l’éthique des films avec pour volonté de garantir la liberté de parole et d’expression. Ces quelques mois permettent notamment à des films comme Aimless bullet (Yu Hyun-mok) et La Servante (Kim Ki-young), considérés comme deux des films les plus importants de l’histoire du cinéma coréen, de voir le jour. Mais le souffle démocratique de courte durée puisqu’à peine un an plus tard, en mai 1961, a lieu un coup d’état militaire dirigé par Park Chung-hee, qui va rester au pouvoir jusqu’à son assassinat en 1979.
Ce comité d’éthique est aboli et remplacé dès l’année 1962 par une loi sur le cinéma définissant les nouvelles règles en matière de censure. Tout film doit désormais recevoir une autorisation avant d’être produit ou projeté. Il faut également obtenir une autorisation gouvernementale pour exporter ou importer un film (à l’origine non pas pour promouvoir l’industrie locale, mais plutôt pour éviter la propagation d’idéologies jugées néfastes dans la population). En deux temps (d’abord en septembre 1961 sur ordre du Ministère de la Culture et de l’Éducation, puis en 1963 avec la première révision de la loi sur le cinéma), les soixante et onze compagnies existant à l’époque sont fusionnées en seulement seize. Chacune doit posséder ses réalisateurs, acteurs et techniciens “homologués” et se doit de produire au minimum quinze films par an pour continuer à exister. Les compagnies produisant les meilleurs films anti-communistes (un prix récompense d’ailleurs le meilleur film anti-communiste lors de la cérémonie des Grand Bell Awards, les Oscars locaux créés en 1962) ou mettant en valeur l’action du gouvernement reçoit le droit lucratif d’importer des films étrangers, véritable manne financière, ce qui permet ainsi au gouvernement de contrôler parfaitement l’industrie cinématographique. Une quantité impressionnante de films de piètre qualité sont ainsi réalisés à la va-vite pour atteindre ces quotas, une partie d’entre eux n’étant même pas diffusés dans les salles. En 1966, une révision de cette loi rend même obligatoire la soumission des scénarios afin de censurer les films dès la source. Dans les salles, les films sont précédés de “films culturels” faisant la promotion du gouvernement.

The Empty Dream – Yu Hyeon-mok (1965)
Censure
L’année 1965 voit apparaitre deux cas importants de censure puisque deux réalisateurs de renom sont arrêtés à cause d’un de leurs films. Le premier est Lee Man-hee pour son film The Seven Female War Prisoners. Ce film met en scène un officier nord-coréen escortant sept infirmières sud-coréennes prisonnières de guerre. Alors qu’il croise des soldats chinois, ceux-ci tentent de violer les femmes. Aidé par ses hommes, l’officier nord-coréen tue les chinois et décide de se rendre au sud pour éviter l’exécution. Encore une fois jugé trop humain dans sa représentation “sentimentale” des nord-coréens et sous-entendant l’inefficacité de l’armée sud-coréenne (notamment à cause du titre), le film est d’abord interdit et son réalisateur arrêté. Il sera finalement libéré et le film sortira amputé des scènes problématiques et avec un nouveau titre équivoque : Return of the Female Soldiers. Trois ans plus tard, son film Holiday est également mis en cause. La censure lui demande de modifier la fin, exigeant que le personnage principal se coupe les cheveux puis rejoigne l’armée. Refus du réalisateur, du scénariste et même du producteur : le film ne sortira donc pas en salles. Toujours en 1965, le réalisateur Yu Hyeon-mok est également arrêté pour son film The Empty Dream, à cause d’une séquence de 6 secondes durant laquelle l’actrice principale apparait nue. Également critiqué pour son soutien à Lee Man-hee exprimé lors d’un discours public radical, il est condamné à un an et demi de prison, et le film est largement remanié.
Déclin de l’industrie
Si l’on peut considérer les années 1960 comme un véritable âge d’or pour la production cinématographique du pays, les années 1970 sont celle du déclin (à l’opposé de la situation économique du pays). Chute des audiences, public lassé de ces films à l’idéologie unique, banqueroute des principales sociétés de production (20 sur 23 existantes !)… l’arrivée de nouveaux moyens de divertissement, notamment la télévision, est fatale au milieu du cinéma. Des quotas encore plus restrictifs sont alors mis en place, afin que le nombre de films étrangers importés ne dépasse pas le tiers du nombre de films coréens produits. En 1973, alors que Park Chung-Hee renforce sa dictature, de nouvelles mesures sont prises pour inciter les films à promouvoir la politique de “revitalisation” du gouvernement : identité nationale, unité, patriotisme et développement du pays. A l’opposé, toute vision critique de la réalité sociale est allègrement censurée et taxée de pro-communisme. De même, les scènes de sexe sont totalement interdites. Le nombre moyen d’entrées pour les films étrangers atteint le double voire le triple de celui pour les films coréens. De même, la durée moyenne d’exploitation des films étrangers augmente sensiblement : entre 15 et 25 jours dans les années 1960, contre plus d’une quarantaine à la fin des années 1970 (entre 10 et 20 pour les films coréens). Bon nombre de films étrangers sont d’ailleurs exploités à plusieurs reprises.

Le Riz – Shin Sang-ok (1963)
Réalisateurs et pouvoir : le cas de Shin Sang-ok
La trajectoire du réalisateur Shin Sang-ok, considéré comme l’un des cinéastes coréens les plus importants, suit un parallèle assez intéressant avec celui du président Park Chung-Hee. L’année du coup d’état correspond exactement à l’avènement de Shin Sang-ok dans le milieu du cinéma. En 1960, le réalisateur se lance dans l’adaptation du conte de Chunhyang (célèbre pièce de pansori connue de tous les coréens, et adaptée une multitude de fois au cinéma) en même temps qu’un réalisateur bien plus établi à l’époque, Hong Seong-ki (à noter que ces films sont les deux premiers films coréens en Cinémascope couleur). La version “concurrente” est en plus boostée par la présence au casting de l’actrice montante Kim Ji-mi (dont la carrière compte le total ahurissant de 304 films, avec par exemple 34 films pour la seule année 1970, ce qui montre bien à quel point les films étaient tournés à toute vitesse), âgée d’une vingtaine d’années seulement. Dans le film de Shin Sang-ok, Chunhyang est interprétée par Choi Eun-hee, sa muse et épouse, déjà trentenaire. Et pourtant, c’est l’interprétation de la seconde qui va le plus toucher les coréens. Seong Chunhyang sort en janvier 1961 et attire les foules, plus de 360 000 spectateurs sur la seule ville de Séoul (un record qui ne sera battu que sept ans plus tard).
En 1963 sort Le Riz, un film évoquant directement l’arrivée au pouvoir de Park Chung-hee. Le film met en scène un ancien militaire de retour dans sa campagne natale. Bien décidé à construire un tunnel afin d’irriguer les rizières environnantes, il se heurte à l’immobilisme et à la corruption du pouvoir en place, et notamment du maire de la ville. A l’issue d’un chemin parsemé d’embûches, et alors qu’il est peu à peu abandonné par tous, le héros parvient finalement à son but grâce à l’arrivée des militaires au pouvoir, ceux-ci destituant les politiciens corrompus et accordant les crédits nécessaires à cette construction. Le film véhicule à merveille l’idéologie gouvernementale et chaque citoyen va ainsi participer à l’effort de reconstruction du pays : femmes, vieillards, estropiés, chacun ira de son coup de pioche. Lors d’une scène particulièrement réussie à la fin du film, deux groupes de citoyens s’emploient à piocher de plus en plus fort, chacun à un bout du tunnel. A mesure qu’ils se rapprochent les uns des autres, la caméra effectue des travellings latéraux d’un côté à l’autre, de plus en plus rapidement, jusqu’à ce qu’enfin que les deux bouts se rejoignent dans la liesse la plus totale. Uni dans l’effort national, et grâce à l’aide bienveillante du pouvoir en place, le peuple a enfin triomphé.

Eunuch – Shin Sang-ok (1968)
Pourtant, au fil des années, les relations se dégradent entre Shin Sang-ok et le régime militaire. En 1968, c’est son film Eunuch qui a des problèmes avec la censure en raison d’un contenu à l’érotisme omniprésent. Dans les années 1970, sa compagnie de production a de plus en plus de mal, et les succès se font de plus en plus rares. En 1975, la censure lui retire même sa licence pour avoir laissé des scènes provocantes, qui auraient normalement dues être coupées, dans son film Rose and Wild Dog. C’est le début de la fin : en 1978, alors que son ex-femme Choi Eun-hee a été enlevée par des agents nord-coréens à Hong-Kong, Shin Sang-ok se rend sur place et est enlevé à son tour. Un part de mystère entoure encore cet enlèvement, quand on considère la véritable impasse cinématographique dans laquelle se trouvait Shin Sang-ok à l’époque, mais également ses déclarations indiquant qu’il avait rejoint le régime communiste de son plein gré (sous la contrainte, dira-t-il plus tard).






