[Dossier] Le cinéma coréen sous la dictature de Park Chung-hee (1961-1979) – Partie 2 Ecrit par Pierre le 07.08.10
(voir la Partie 1 : Histoire, politique et cinéma)
Partie 2 : Thèmes et films majeurs
Cinéma de propagande
Comme mentionné dans la première partie, le pouvoir récompensait les compagnies produisant des films “de qualité” en leur octroyant des quotas d’importation de films étrangers. On assiste donc à une explosion de la production de tels films pouvant s’apparenter plus ou moins fortement à de la propagande (certains sont même produits directement par les autorités, comme Testimony, film de guerre à succès réalisé en 1973 par Im Kwon-taek). Parmis ces films, il existe plusieurs catégories bien distinctes : “bangong” (films anti-communistes), “gyemong” (films mettant en scène l’éducation du peuple), et “saemaeul” (littéralement “nouveau village”, qui désigne les films encourageant le développement collectif, la recherche d’une meilleure qualité de vie par l’effort national).

Testimony – Im Kwon-taek (1973)
Certains de ces films connaissent un énorme succès populaire, comme Six Daughters de Bae Seok-in. Pur film de propagande produit sous la tutelle du Ministère de l’Information, ce film à gros budget suit les traces d’un couple de vieux décidant de rendre visite à chacune de leurs filles, celles-ci habitant aux quatres coins du pays. C’est ainsi l’occasion d’une visite complète de la Corée, permettant de s’extasier sur ses beaux paysages (au moyen d’une succession de plans carte postale à chaque lieu visité), sa culture et son industrie florissante. On assiste donc à des moments surréalistes où les deux vieux s’émerveillent de la fumée noire s’échappant d’une usine pétrochimique ou visitent “une magnifique usine d’engrais”. A l’inverse d’un film comme Le Fils Aîné (Lee Doo-yong) sorti une quinzaine d’années plus tard, où un couple assez identique souffrait de leur total décalage avec un pays ayant évolué trop vite, le couple est ici invariablement positif à mesure qu’il arpente le pays à travers une multitude de moyens de transport (bus, voiture, bateau et même avion). Au delà des progrès techniques effectués par le pays, la culture coréenne est également mise en avant, à travers ses produits les plus emblématiques (alcool de giseng, céladon) ou ses contes (une courte scène de rêve rejoue Chunhyang avec les deux vieux dans le rôle des tourtereaux), avec des phrases surréalistes comme “Quand même, notre culture est vraiment formidable !”. Le film connait un tel succès que pas moins de quatre suites seront produites.

Love Me Once Again – Jeong So-young (1968)
Cinéma populaire
Parmi les films tournés très rapidement, on note aussi une grande variété de films de genre, destinés à un public jeune : films fantastiques à petit budget, thrillers ou films d’actions influencés par Hong-Kong, la série James Bond ou encore les westerns spaghetti. Il s’agit de films extrêmement difficiles à visionner aujourd’hui car ils n’ont pas les faveurs des historiens, des programmateurs de festival ou des éditeurs de films du patrimoine coréen qui leur préfèrent des films plus “sérieux”. Cependant, leur popularité était importante et ces films ont influencé plusieurs générations de cinéastes. Bon nombre de films prennent pour cadre une Corée plus ancienne, par exemple pendant l’occupation japonaise, pour éviter d’avoir à traiter de problématiques plus actuelles. Ces années voient aussi l’explosion des mélodrames appelés “shinpa”. Si au départ ces films mettent en scène des problèmes familiaux ou la vie difficile de pauvres gens, ils s’orientent vers un public plus féminin à la fin des années 1960, en prenant une tournure plus sentimentale. Le sommet du genre sera atteint en 1968 avec Love Me Once Again, de Jeong So-young. Ce film met en scène un triangle amoureux : un homme est tiraillé entre sa femme et son amante, qui finit par le quitter alors qu’elle est enceinte de lui. Huit années plus tard, elle lui amène l’enfant que l’épouse accepte d’élever… Le film battra de peu le record de Seong Chunhyang, grâce notamment à son grand succès chez les femmes mariées. Sa popularité entrainera pas moins de six remakes, et son schéma sera repris par bon nombre de films de l’époque.

Heavenly Homecoming to Stars – Lee Jang-ho (1974)
Dans les années 1970, ces films mettent en scène des héroïnes qui sont serveuses ou prostituées (on parle des “films d’hôtesses”) malmenées par les hommes et qui connaissent souvent un destin tragique. Le véritable point de départ de cette vague de films est Heavenly Homecoming to Stars (Lee Jang-ho, 1974), dans lequel une jeune fille pure et innocente est tour à tour abandonnée, mariée à un homme d’âge mûr, contrainte de travailler dans un bar à hôtesse, séparée de son grand amour à cause d’un vil chantage avant de sombrer dans l’alcoolisme. Le précédent record d’audience est explosé puisque le film attire 460 000 personnes dans les salles. Une année plus tard, un autre film similaire connait un grand succès. Yeong-ja’s Heydays (Kim Ho-seon, 1975) suit le parcours de Yeong-ja, jeune femme ayant quitté sa campagne natale pour travailler à Séoul comme domestique. Elle fait la connaissance de Chang-su, un ouvrier, qui tombe amoureux d’elle. Violée par le fils de la maison, elle est chassée sans ménagement. Malgré les efforts de Chang-su pour l’aider, Yeong-ja est amputée d’un bras à la suite d’un accident de bus et finit sans ressources, obligée de se prostituer. Plus qu’un simple drame personnel, le film montre la Corée sous un jour bien différent des films de propagande cités plus tôt. Car si le pays se modernise, ses personnages sont des laissés pour compte, et n’arrivent pas à s’en sortir malgré leur bonne volonté (Chang-su est pourtant un vétéran du Vietnam et ne rechigne pas à la tâche) : leur rêve de réussite via le travail s’effondre vite face à la difficile réalité. Le film possède également des qualités visuelles étonnantes en comparaison d’autres films de la même époque. La séquence d’ouverture par exemple, qui montre une violente descente de police dans le quartier des prostituées, est saisissante et pleine d’audaces. A plusieurs reprises tout au long du film, on remarque un vrai effort dans la composition du cadre et les mouvements de caméra qui dénote d’une créativité formelle assez peu commune pour l’époque.

Yeong-ja’s Heydays – Kim Ho-seon (1975)
Nouvelle vague
Lee Jang-ho et Kim Ho-seon font d’ailleurs partie en 1975 avec quelques autres réalisateurs d’un mouvement appelé “Visual Age” ayant pour volonté d’apporter quelque chose de nouveau dans le cinéma coréen, avec pour modèle une certaine Nouvelle Vague. Ces films ont en commun de représenter de manière réaliste et moderne la société contemporaine, tout en considérant le cinéma comme un objet artistique. En 1977, le film de Kim Ho-seon Winter Woman met en scène une jeune étudiante aux mœurs sexuelles très libérées. Le film suscite la polémique et rencontre un succès considérable auprès des jeunes, établissant un nouveau record au box-office avec 586 000 spectateurs (record qui tiendra jusqu’en 1990 et The General’s Son de Im Kwon-taek). Il est également nécessaire de mentionner le réalisateur Ha Kil-Jong, pilier de ce mouvement, et son film The March of Fools (1975). Véritable expérience esthétique, le film dépeint le malaise et l’oppression ressentis par la jeunesse coréenne. Confronté à une censure impitoyable (The March of Fools film fut amputé de 30 minutes à sa sortie), les films de ce réalisateur décédé très jeune en 1979 furent des échecs en terme d’audience mais se révèlent aujourd’hui majeurs à tel point qu’une rétrospective lui a été consacrée au dernier festival de Busan.

Winter Woman – Kim Ho-seon (1977)
Conclusion
Après la mort de Park Chung-hee en 1979, le cinéma coréen connait un relatif regain de vitalité au début des années 1980, tandis que les règles régissant la censure s’assouplissent dans certains domaines, notamment la représentation du sexe à l’écran. Avec la politique des 3S (Sex, Screen, Sports), le pouvoir souhaite utiliser le cinéma comme un outil capable de divertir le peuple et lui faire oublier ses préoccupations sociales.
Les années 1960 et 1970 auront donc été lourdement bridées par les différentes politiques de censure mises en place par la dictature de Park Chung-hee, et les cinéastes n’auront eu d’autre choix que de s’accommoder de ces règles. Malgré un environnement n’encourageant pas la création et l’audace, certains réalisateurs se mirent en danger pour tenter, parfois sans réussite, d’apporter aux spectateurs quelque chose de nouveau ou de différent. Il faut donc bien garder ce contexte en tête lorsqu’on regarde des films de cette époque, pour ainsi mieux les comprendre et les apprécier.



















