Noriko’s Dinner Table - de Sono Sion (2005) Ecrit par Pierre le 13.04.08

Comme promis, voici la critique du second film présent dans le coffret Suicide Club, “Noriko’s Dinner Table” (aka “Suicide Club 0″), du même réalisateur Sono Sion. Ne pas se fier au sous-titre, il ne s’agit pas d’une suite ni d’un prequel de “Suicide Club” mais plus tôt d’une variation sur les mêmes événements (pas forcément cohérente avec le premier film).

Noriko\'s Dinner Table

Une jeune fille de 17 ans, Noriko, décide de quitter sa famille paisible et la province pour Tokyo. Elle rencontre alors par l’intermédiaire d’un site internet la mystérieuse Kumiko, qui la prend sous son aile. Lorsque la soeur de Noriko, Yuka, disparait à son tour, leur père décide de partir à leur recherche et de comprendre leur lien avec le fameux “Suicide Club”.

Noriko\'s Dinner Table

Plutôt que d’apporter des réponses aux étrangetés du premier film, “Noriko’s Dinner Table” part dans une autre direction : alors que les policiers de “Suicide Club” tentaient sans succès de comprendre l’état d’esprit des membres de ce “club”, ce film est lui une constante introspection dans la tête des personnages. Avec une voix off omniprésente, on suit les pensées de chaque personnage, leurs souvenirs et leurs digressions, mais surtout leur malaise, leur incompréhension du milieu qui les entoure. Un tel dispositif pourrait faire peur (surtout devant la durée : 160 minutes), je trouve au contraire qu’il s’en dégage un aspect hypnotique et fascinant renforcé par la musique, une identification parfois effrayante aux personnages et à leur mal-être.
Cet aspect-là rapproche d’ailleurs plus le film de la première partie de “Strange Circus” que de “Suicide Club”, car au fond, la même histoire pourrait fonctionner en remplacer le “club” par n’importe quelle secte.

Noriko\'s Dinner Table

Devant un tel cheminement, il faut avouer que le dénouement plutôt brutal laisse un peu sur sa faim. On apprend d’ailleurs dans le dossier de presse que Sono Sion a publié un roman-fleuve en 3 parties (wikipedia parle de 4), la première correspondant au très bon manga de Usumaru Furuya et la seconde à “Noriko’s Dinner Table”. La dernière partie serait toujours inédite au cinéma : c’est décidé, il me la faut ! Tout indice sur une éventuelle traduction en anglais est le bienvenu…

“Noriko’s Dinner Table” me parait une oeuvre plus mature que “Suicide Club”, évitant de mélanger les genres un peu inutilement tout en gardant la même puissance. Le mystère demeure…

Sortie DVD : coffret Suicide Club (enfin !) Ecrit par Pierre le 01.04.08

J’en parle et reparle sur ce blog depuis un moment déjà : après de nombreux reports, le fameux coffret “Suicide Club” est enfin sorti !

Suicide Club

Pour rappel, il s’agit d’un coffret contenant non seulement le film “Suicide Club” de Sono Sion (dont voici ma critique), mais aussi “Noriko’s Dinner Table” (aka “Suicide Club 0″), qui n’est pas un prequel mais plutôt une variation sur les mêmes événements, avec des personnages différents. Ce second opus, moins connu que le premier, dure 2h40 et se révèle selon certains avis meilleur que le premier, en tout cas aussi passionnant. Le fond de l’histoire est le même : “Tokyo, le 26 mai 2002, 54 lycéennes se jettent sous le métro en gare de Shinjuku. L’horreur de ce suicide collectif est le point de départ d’une vague de décès inexpliqués qui va déferler sur la Japon.

Le coffret est accompagné entre autres d’une interview de Sono Sion ainsi que d’un reportage sur la jeunesse japonaise. Ce n’est pas tout, je complèterai la liste après avoir reçu le précieux colis, dans les tout prochains jours je l’espère ;)

Vous n’avez d’ailleurs pas fini d’en entendre parler, puisque porté par l’enthousiasme démesuré lié à la réception du DVD après une telle attente, j’entends bien publier un test complet du DVD, une critique de “Noriko’s Dinner Table”, et pourquoi pas une analyse croisée des trois oeuvres (avec le manga).

Sukiyaki Western Django - de Takashi Miike (2007) Ecrit par Pierre le 28.02.08

J’ai eu l’occasion de voir l’un des derniers films du très prolifique (et inégal) réalisateur nippon Takashi Miike, qui m’a totalement séduit cette fois-ci : “Sukiyaki Western Django”, un hommage très personnel aux fameux western “spaghetti”.

Sukiyaki Western Django

Dans un Japon mi-médiéval mi-Far-West, un village est séparé en deux par l’affrontement de deux clans : les “blancs” et les “rouges”. Un mystérieux cavalier arrive alors sur les lieux et les impressionne par sa dextérité canon au poing. Chacun des deux clans va donc chercher à le recruter pour gagner la bataille.

Sukiyaki Western Django

J’ai trouvé ce film tout-à-fait surprenant, unique en son genre et délicieusement jubilatoire. Cet espèce de mélange sur fond de Japon des Sept Samouraïs, mais peuplé de cow-boys nippons parlant en anglais, est vraiment étonnante ! C’est d’ailleurs le seul aspect que je reproche au film : pourquoi avoir voulu le tourner en anglais ? Cela donne une diction assez spéciale plus ou moins réussie selon les personnages, et qui n’aide pas forcément à la compréhension.
Le reste est du pur délice : de la scène d’introduction géniale sur décor de studio avec une guest-star de choc (Tarantino pour ne pas le nommer), à l’affrontement final entre les différents protagonistes, tout est réalisé de manière virtuose, bourré de scènes inoubliables qui lorgnent parfois chez ce même Tarantino (l’histoire de “The Bloody Benten” renvoyant très fort à “Kill Bill”, où encore la danse chamanique qui surpasse selon moi la lap-dance de “Death Proof”). Très loin du buddy-movie, même s’il contient beaucoup d’humoir (noir), “Sukiyaki Western Django” rend pleinement hommage au film du genre en restituant à merveille sa dimension épique : cavalcades à cheval, mystérieuse arme secrète, grandes envolées musicales, et bien sûr le face à face final des plus réussis.

Sukiyaki Western Django

Il est assez étonnant de voir la différence de rendu entre les films de Miike, capable de faire des films visuellement tout crades (Visitor Q, pour n’en citer qu’un, pas le même budget aussi) comme des films absolument splendides et travaillés comme celui-ci. J’ai trouvé les acteurs particulièrement excellents (mis à part ce petit problème d’accent), aussi bien les “chefs” de clan que les rôles féminins ou les nombreuses “trognes” de seconds rôles. Ce film est étonnamment maitrisé de bout en bout, c’est vraiment mon coup de coeur du moment !

Strange Circus - de Sono Sion (2005) Ecrit par Pierre le 12.02.08

Attention, film choc. Captivé récemment par “Suicide Club“, j’ai voulu me plonger dans la filmo du réalisateur Sono Sion, à commencer par ce “Strange Circus” pour lequel il faut le coeur bien accroché.

Strange Circus

D’une part, Mitsuko, une jeune fille de 12 ans, vit un cauchemar quotidien en subissant les abus sexuels de son père et les actes violents de sa mère. D’autre part, Taeko, une romancière handicapée, écrit son nouveau livre sur cette histoire précise. S’agit-il d’une autobiographie ?

“Strange Circus” est vraiment un film dérangeant, de par la cruauté de ses thèmes (en vrac : inceste, pédophilie, vengeance…), mais aussi par sa forme complexe et suggestive, laissant place de manière assez terrifiante au ressenti des personnages, notamment Mitsuko, par l’alternance de scènes réalistes et imaginaires, comme tirées de l’inconscient des personnages. Dérangeant parce qu’il nous met en position de comprendre les tortionnaires et leur déni de vérité, tout en nous renvoyant sans cesse l’horreur en pleine face.

Strange Circus

La première partie parvient avec justesse à montrer les atrocités subies par la jeune fille de manière très crue, mais sans sombrer dans le nauséabond. Plus calme, la seconde laisse une place grandissante au mystère à travers le personnage de Taeko, avant que le final terrifiant mais d’une logique implacable ne vienne nous donner une vision totalement différente de toute l’histoire. Tout comme “Suicide Club”, il m’a fallu de longues minutes à méditer la fin, mais contrairement à celui-ci, où de nombreuses questions restaient en suspens, “Strange Circus” expose une folie terrifiante, froide et fascinante.

Strange Circus

Je ne conseille pas ce film au grand public - vraiment pas. Mais si vous n’avez pas peur de voir la réalité en face - même la plus atroce -, vous découvrirez une oeuvre intense et pleine de maîtrise, une tragédie oedipienne des temps modernes. Sono Sion est décidément un artiste bien peu commun, je vais poursuivre ma découverte.

Suicide Club - de Sono Sion (2002) Ecrit par Pierre le 10.01.08

Suicide Club est un film très spécial à la frontière de plusieurs genres, réalisé en 2002 par le poète et réalisateur Sono Sion. Oeuvre troublante et spectaculaire, il traîne déjà la réputation de film culte auprès de certains, alors qu’il est détesté par d’autres.

Suicide Club

Tokyo, le 26 mai 2002, 54 lycéennes se jettent sous le métro en gare de Shinjuku. L’horreur de ce suicide collectif est le point de départ d’une vague de décès inexpliqués qui va déferler sur la Japon. Les inspecteurs Kuroda et Shibuwasa chargés de l’affaire ont pour seule piste un site Internet et un sac de sport contenant des morceaux de peaux humaines cousus les uns aux autres. La police se heurte à une situation surréaliste. Les forces de l’ordre sont rapidement dépassées…

Il m’est difficile d’en faire une critique structurée tant le film est riche et fouillis à la fois. Tout en mélangeant les genres (polar, horreur, gore sanguinolant, opéra-rock!…), il multiplie les pistes non exploitées, sème le spectateur pour mieux le lâcher sans rien expliquer. Malgré tout, on sent en arrière-plan que tout n’est pas à prendre au premier degré et que ces pions ne sont que métaphores (peu évidentes à saisir). Il aborde en fait quantité de thèmes sur la société japonaise d’aujourd’hui : crise d’identité de la jeunesse (la scène des lycéens sur le toit est effrayante de réalisme), individualisme dans la société…

Suicide Club

Le film commence par une scène ahurissante où une cinquantaine de lycéennes se jette délibérément sous un train : le ton est lancé, dans une ambiance très particulière mélangeant onirisme (la musique, leur chorégraphie parfaite) et angoisse croissante. S’ensuit un début plutôt classique, dans lequel les policiers essayent de comprendre le phénomène. Mais l’on s’aperçoit très vite que le rationnel n’est pas la préoccupation du cinéaste, au risque de décevoir une bonne partie des spectateurs.

J’ai énormément apprécié l’ambiance si particulière de ce film, sa vision teintée d’humour dans les scènes apocalyptiques (les scènes de suicides collectifs sont hallucinantes), alors que les scènes de la vie quotidienne paraissent beaucoup plus angoissantes : le mélange des genres produit en fin de compte un sentiment de violence ambiante s’insinuant partout dans la société. A ce titre la deuxième se passant dans une gare est beaucoup plus terrifiante que la première, alors qu’il ne s’y passe rien !

Suicide Club

Ce que j’écris est très décousu, mais j’ai le sentiment d’avoir été dépassé par la richesse de cette oeuvre décalée et fascinante. Sono Sion a d’ailleurs réalisé en 2005 un autre film, “Requiem pour Noriko”, donnant un autre angle sur la même histoire, apportant apparemment beaucoup de réponses aux questions laissées en suspens dans ce premier opus. Les deux sortent dans un coffret DVD à venir en février, je me ferai donc un plaisir de les voir afin de poursuivre cette exploration passionnante.
Par ailleurs, si certains d’entre vous l’ont vu, je serai curieux de savoir votre sentiment par rapport à ce film et d’en discuter !

Bonus : un excellent dossier sur le travail de Sono Sion, assorti d’un interview de l’artiste.

La Forêt de Mogari - de Naomi Kawase (2007) Ecrit par Pierre le 06.11.07

Le coup de coeur du moment n’est cette fois pas en provenance de Corée mais bien du Japon, avec le Grand Prix mérité du dernier festival de Cannes, le magnifique film de Naomi Kawase : “La Forêt de Mogari”. Marrant d’ailleurs comme j’ai tendance à préférer les films obtenant le Grand Prix à ceux remportant la Palme ces dernières années : en vrac “Old Boy”, “Broken Flowers”, “L’homme sans passé”, et donc “La Forêt de Mogari”.

La Forêt de Mogari - de Naomi Kawase (2007)

L’action prend place dans un coin perdu du Japon, que l’adjectif “verdoyant” résume assez bien. Alors que Machiko vient de perdre son fils, elle est embauchée pour travailler dans une maison de retraite. Parmi les pensionnaires, elle noue une relation avec M. Shigeki, qui cherche sa femme décédée depuis 33 ans. Ils décident de partir ensemble en forêt.

La Forêt de Mogari - de Naomi Kawase (2007)

Retour à l’essentiel, retour à la nature. Naomi Kawase propose un cinéma sans fioritures, débarrassé de tout tics superficiels, captant ainsi l’essentiel, les émotions. Au sein de cette forêt luxuriante dans laquelle nos deux personnages se perdent et se retrouvent, c’est leurs sentiments qu’elle démêle, ce chemin plein d’embûches est à l’image de leur deuil difficile à accomplir mais libérateur. Tout comme eux, le film débute de manière assez austère pour atteindre des sommets de virtuosité, de tension épique.

Les plans de nature sont magnifiques, parfois larges, parfois serrés, fixes ou mobiles, explorant toutes les teintes du vert. Les personnages ne peuvent se cacher dans l’immensité qui les domine, forcés d’être sincères. Les acteurs sont vraiment parfaits : le vieil homme me fait penser à une sorte de Kitano, capable d’être à la fois dur, burlesque et touchant. Sa partenaire n’est pas en reste, portant l’espoir en elle. Entre eux la magie opère. “La forêt de Mogari” est un voyage salvateur au fond de soi-même, une magnifique découverte.

ce film sur Taste of Asia