
Dans la série “je rattrape mon retard abyssal en cinéma japonais”, après Shunji Iwai (très bien et carrément génial), j’ai commencé à m’intéresser à la filmographie de Shinya Tsukamoto. Quoi de mieux pour commencer par ses deux films peut-être les plus emblématiques, en tout cas ceux qui l’ont révélé : “Tetsuo: The Iron Man” et son pseudo-remake “Tetsuo II: Body Hammer”.

Commençons par le premier : quel choc ! L’histoire est somme toute assez simple : un petit employé tout ce qu’il y a de plus normal assiste peu à peu à sa métamorphose en un être fait de métal. On retrouve là un thème proche des films de Cronenberg, “Tetsuo” rappelant notamment le cultissime “La Mouche” (quelques scènes sont d’ailleurs similaires, lorsque le personnage observe sa mutation progressive devant son miroir, ou encore l’oreille qui tombe). Mais c’est bien sur la forme que le film de Tsukamoto se distingue, constituant une véritable expérience viscérale, un objet psychédélique fascinant.
Dès les premiers instants, au son de percussions métalliques, la caméra déambule au milieu d’objets acérés, parcourt la ferraille, s’attarde sur les câbles, et découvre un homme au milieu de ce capharnaüm. Tout est suintant, presque organique, et la vision de cet homme, comme prêt à être avalé par tout ce métal qui l’entoure, annonce en quelque sorte ce qui va suivre (et cette fois c’est de l’intérieur que le personnage sera attaqué). Cette fascination, presque une attirance, pour les machines est présente tout au long du métrage, donnant parfois lieu à des séquences hallucinantes, comme lorsque le personnage incarné par Tsukamoto en personne est victime d’un accident de voiture : au moment de l’impact, le temps se fige et la caméra semble “caresser” la tôle, effleure les phares de manière presque sensuelle…
Le montage est hyper saccadé, quasi épileptique par instants (certaines séquences de “transformation” tendant même vers l’abstrait), et procure une atmosphère unique, aussi captivante qu’étouffante. Ce délire d’images foisonnantes, même s’il semble peut-être un peu moins maitrisé à la fin du film, lors du combat entre les deux personnages, produit un impact foudroyant, dont l’effet est accentué par le noir et blanc. Le travail sur le son est lui-aussi extraordinaire, et pour beaucoup dans l’ambiance qui se dégage du film, permettant par exemple à une fourchette d’être le connecteur insolite d’une relation sexuelle d’anthologie. Car “Tetsuo” n’est pas qu’un obscur objet expérimental, il comporte beaucoup d’humour, et son scénario ayant beau être simple, il bénéficie d’une narration intelligente qui permet aux éléments de s’emboiter à merveille.

Le second opus n’est ni une suite ni vraiment un remake, il s’agit plutôt d’une nouvelle variation sur le même thème, réalisée avec les mêmes acteurs principaux (en particulier Tomoro Taguchi, qui est peut-être encore plus impressionnant dans celui-là) et en couleurs. Cette mise en couleurs associée à une musique parfois kitsch fait perdre au film ce côté intemporel, cet impact visuel qui faisait la force du premier. Pourtant, même s’il m’a paru légèrement en-dessous (il faut dire qu’on part de haut), il n’en reste pas moins extraordinaire.
Tsukamoto va plus loin dans son imagination d’un univers malade. Il explore plus profondément des thèmes évoqués dans le premier film : le changement physique avec ces scènes de musculation inquiétantes visant à pousser le corps humain dans ses derniers retranchements pour le rendre plus puissant, mais aussi les armes à feu, qui comme un prolongement de ce dépassement de soi, viennent à pousser directement sur les bras des personnages (dans la famille Cronenberg, “Tetsuo II” se rapproche lui beaucoup plus de “Videodrome”). C’est aussi l’occasion pour lui de faire durer certains plans plus longtemps, de filmer parfois de manière plus posée et maîtrisée, tout en parvenant à garder le même impact émotionnel.

Voila, je me suis donc pris une magistrale double-baffe, et j’en suis très content. Vite, la suite !