Tetsuo & Tetsuo II – de Shinya Tsukamoto (1988, 1992) Ecrit par Pierre le 18.06.09
Dans la série “je rattrape mon retard abyssal en cinéma japonais”, après Shunji Iwai (très bien et carrément génial), j’ai commencé à m’intéresser à la filmographie de Shinya Tsukamoto. Quoi de mieux pour commencer par ses deux films peut-être les plus emblématiques, en tout cas ceux qui l’ont révélé : “Tetsuo: The Iron Man” et son pseudo-remake “Tetsuo II: Body Hammer”.

Commençons par le premier : quel choc ! L’histoire est somme toute assez simple : un petit employé tout ce qu’il y a de plus normal assiste peu à peu à sa métamorphose en un être fait de métal. On retrouve là un thème proche des films de Cronenberg, “Tetsuo” rappelant notamment le cultissime “La Mouche” (quelques scènes sont d’ailleurs similaires, lorsque le personnage observe sa mutation progressive devant son miroir, ou encore l’oreille qui tombe). Mais c’est bien sur la forme que le film de Tsukamoto se distingue, constituant une véritable expérience viscérale, un objet psychédélique fascinant.
Dès les premiers instants, au son de percussions métalliques, la caméra déambule au milieu d’objets acérés, parcourt la ferraille, s’attarde sur les câbles, et découvre un homme au milieu de ce capharnaüm. Tout est suintant, presque organique, et la vision de cet homme, comme prêt à être avalé par tout ce métal qui l’entoure, annonce en quelque sorte ce qui va suivre (et cette fois c’est de l’intérieur que le personnage sera attaqué). Cette fascination, presque une attirance, pour les machines est présente tout au long du métrage, donnant parfois lieu à des séquences hallucinantes, comme lorsque le personnage incarné par Tsukamoto en personne est victime d’un accident de voiture : au moment de l’impact, le temps se fige et la caméra semble “caresser” la tôle, effleure les phares de manière presque sensuelle…
Le montage est hyper saccadé, quasi épileptique par instants (certaines séquences de “transformation” tendant même vers l’abstrait), et procure une atmosphère unique, aussi captivante qu’étouffante. Ce délire d’images foisonnantes, même s’il semble peut-être un peu moins maitrisé à la fin du film, lors du combat entre les deux personnages, produit un impact foudroyant, dont l’effet est accentué par le noir et blanc. Le travail sur le son est lui-aussi extraordinaire, et pour beaucoup dans l’ambiance qui se dégage du film, permettant par exemple à une fourchette d’être le connecteur insolite d’une relation sexuelle d’anthologie. Car “Tetsuo” n’est pas qu’un obscur objet expérimental, il comporte beaucoup d’humour, et son scénario ayant beau être simple, il bénéficie d’une narration intelligente qui permet aux éléments de s’emboiter à merveille.

Le second opus n’est ni une suite ni vraiment un remake, il s’agit plutôt d’une nouvelle variation sur le même thème, réalisée avec les mêmes acteurs principaux (en particulier Tomoro Taguchi, qui est peut-être encore plus impressionnant dans celui-là) et en couleurs. Cette mise en couleurs associée à une musique parfois kitsch fait perdre au film ce côté intemporel, cet impact visuel qui faisait la force du premier. Pourtant, même s’il m’a paru légèrement en-dessous (il faut dire qu’on part de haut), il n’en reste pas moins extraordinaire.
Tsukamoto va plus loin dans son imagination d’un univers malade. Il explore plus profondément des thèmes évoqués dans le premier film : le changement physique avec ces scènes de musculation inquiétantes visant à pousser le corps humain dans ses derniers retranchements pour le rendre plus puissant, mais aussi les armes à feu, qui comme un prolongement de ce dépassement de soi, viennent à pousser directement sur les bras des personnages (dans la famille Cronenberg, “Tetsuo II” se rapproche lui beaucoup plus de “Videodrome”). C’est aussi l’occasion pour lui de faire durer certains plans plus longtemps, de filmer parfois de manière plus posée et maîtrisée, tout en parvenant à garder le même impact émotionnel.

Voila, je me suis donc pris une magistrale double-baffe, et j’en suis très content. Vite, la suite !

[...] [FR] Tetsuo & Tetsuo II de Shinya Tsukamoto! … Share [...]
Tomorowo Taguchi est tout le temps impressionnant. Point.
Enchaine sur Tokyo Fist et Bullet Ballet, si tu veux garder une meme approche viscerale de la part de Tsukamoto. Ce sont en tout cas mes préférés avec le tout à fait terrible Haze, son court expérimental en dv.
@Guillaume: oui c’est bien ce que je compte faire, et j’aime bien découvrir une filmographie dans l’ordre (j’ai juste sauté “Hiruko The Goblin” qui me paraît moins essentiel dans un premier temps).
Puant, pubesque, et ne tenant JAMAIS la longueur. Du cinéma bruyant, quoi. D’ailleurs, le cinéma “précurseur” voir emblématique n’est pas nécéssairement bon. C’est le cas ici avec ce cinéaste à la filmographie néanmoins très intéressante.
Faudra que tu m’expliques ce qui est “pubesque” chez Tsukamoto. Si par là tu veux dire que ça bouge plus la caméra et que ça coupe davantage que chez Naomi Kawaze, je suis bien d’accord mais j’ai du mal à y voir un défaut. Si c’est pour dénoncer une esthétique publicitaire, outch, le cinéma de Tsukamoto est justement le contraire : il a beau, comme la pub, s’adresser à la pulsion avant l’intellect, en plaçant la brutalité physique au centre de son cinéma il va à l’encontre du monde aseptisé et/ou cotonneux de la publicité.
Non, sérieux, “pubesque”…
Quand je pense qu’à longueur de film ses personnages détruisent le monde pubesque.
Et puis mince, “puant”, quel genre de social-démocrate es-tu pour sortir une chose pareille ?
Parce qu’il (re?)place l’homme dans une condition de corps martyrisé et souffrant ? Parce qu’il voue un culte à ce même corps et à sa capacité de (auto)destruction ? Parce qu’on s’y sent vivant en se perçant les tétons et se faisant péter la gueule, ou en pétant la gueule à l’autre par la même occasion ? Ce n’est puant que si on refuse de considérer toute notion de masochisme, de pulsion, etc…
Tout ce que justement une vision du monde publicitaire cherche à occulter.
Pour finir, j’en sais foutre rien si le cinéma de Tsukamoto est précurseur ou emblématique, mais il est bon !
Même ses “mauvais” regorgent de cinéma comme trop peu d’autres films. S’il y avait ne serait-ce que le quart de ce qu’on voit dans Nigthmare Detective (pourtant soft et “commercial”) dans chaque film, le cinéma mondial se porterait déjà hachement mieux !
Vive le bruit.
Attention, surprise
http://www.youtube.com/watch?v=fCHSn6QJ1tc
Clipesque/Pubesque ça, tu meurs. XD
Pour faire simple, c’est la rencontre entre 2 icones d’une contre-culture; Tsukamoto et MTV. Le mot important est ici “contre-culture“.
Peut-être qu’à l’origine l’aspect clipesque/pubesque allait donc directement à “l’encontre du monde aseptisé et/ou cotonneux de la publicité“.
o//
Il y avait un peu de provoc, évidemment, dans mon poste. J’aime bien son cinéma, excepté ces deux films que je trouve simplement mauvais et pénibles. Je ne l’explique pas, je ne veux pas me sentir agressé de CETTE MANIERE quand je regarde un film. Sinon Epkit, sur ce que tu as énuméré, je préfère voir Akira (question proposition de cinéma, je pense qu’il y a un monde d’écart). Ma dernière vision remonte à 3 ans néanmoins, mais je n’ai aucun envie de m’endormir une nouvelle fois dessus. Franchement, un film pareil, t’endormir, y’a un truc qui cloche non? Le rythme est nul chez Tsukamoto, c’est pas nouveau, et s’il coupe moins chez Kawase, il coupe également moins bien. Sa période des eighties aurait du rester au court-métrage. Ouah, c’est féroce.
@Bob: Tu vas vite en besogne, personne avant toi n’avait utilisé le mot “clipesque”. D’ailleurs, Tsukamoto clipesque c’est pas absurde, ne serait-ce parce qu’il utilise énormément la musique dans ses films.
(au sujet de ta version longue sur ton blog)
(tu es décidément rapide : qu’on fasse le lien avec Jason Bourne et cie, voilà qui est un peu fort. Dès que ça coupe vite c’est kif kif ? Si je comprends bien, Abel Gance et Michael Bay je mets ça dans le même panier…)
PS : merci pour la vidéo, je connaissais pas.
@Xavier: ça veut dire que tu apprécies Tokyo Fist ? T’es étrange comme bonhomme.
Bien sûr que j’apprécie Tokyo Fist, sûrement son film qui m’a le plus impressionné. Je ne vois pas où est le problème à détester Tetsuo et apprécier ce film. Je me rappellerai toujours de cette séquence sidérante où Tsukamoto rentre chez lui et découvre le type torse-nu, muet, qui lui explose littéralement le portrait dans une explosion de rage -bricolée mais fantastique, manga à donf (j’avais également découvert Suspiria peu avant, et me retrouver avec un déluge de couleur m’a également touché). Hallucinant, avec cette ampoule qui traverse l’écran. Tiens, je me rappelle, à l’époque où j’uploadais des trailers et autres extraits sur youtube, l’avoir sélectionné. J’aime aussi beaucoup Hiruko, mais pour des raisons plus personnelles (sûrement l’un des tous premiers films japonais vus volontairement sur canal+ dans un cycle “araignée” je crois?).
C’est juste que du point de vue du montage et de la réal en général, y a pas grande différence entre les deux…
@Epikt: Ok.
Une claque à la découverte de Tetsuo, un peu plus habitué à l’auteur pour Tetsuo 2 donc moins surpris. Je me demande s’ils ont bien vieillis ou non, ça fait un bail que je ne les ai pas visionné…