Compte-rendu Paris Cinéma 2010 (3) Ecrit par Pierre le 17.07.10

Suite et fin du compte-rendu : trois films et deux documentaires au programme !

Sweet Little Lies – Hitoshi Yazaki (2010)
Avant que le film ne démarre, le réalisateur Hitoshi Yazaki a prévenu les couples présents dans la salle de ne pas prendre son film trop au sérieux. Pourtant, c’est un couple en apparence uni qui apparait à l’écran. Depuis le balcon, Ruriko susurre des mots doux à Satoshi, son mari endormi, dans un cadre de bisounours (son métier est créatrice d’ours en peluche !). C’est la vision que partage l’entourage du couple. Pourtant peu à peu, on découvre la misère affective qui peuple leur intimité. Malgré leur sourire de façade, leur vie quotidienne est un enfer de monotonie : lui passe son temps dans sa salle de jeux (où elle n’entre jamais : elle lui téléphone pour lui dire de venir manger), elle lui parle de choses qui ne l’intéressent pas. C’est en vivant chacun une aventure extra-conjugale qu’ils vont commencer à réfléchir à leur couple… En dépit des longueurs et d’une symbolique parfois un peu grosse dans la dernière partie, j’ai trouvé le film bien écrit. La relation totalement déphasée entre les deux personnages centraux est amenée progressivement et avec beaucoup d’humour. La réalisation est quant à elle plutôt sobre et l’image impeccable. C’est surtout du côté des acteurs que vient la satisfaction. Nao Omori est incroyable en Droopy hébété récalcitrant envers tout contact physique, je n’ai absolument pas reconnu en lui le routier blond de “Vibrator”, vu pourtant quelques jours plus tôt ! Et que dire de Chizuru Ikewaki dont chaque apparition est un cadeau (et dont le nombre de scènes est inversement proportionnel à mon objectivité sur un film, vous êtes prévenus). Sans ses quinze dernières minutes, c’est un film vraiment chouette.
Note : 3.25/5.

Hole in the Sky – Kazuyoshi Kumakiri (2001)
Encore une jolie surprise avec ce film de 2001 présenté dans le cadre du focus sur Rinko Kikuchi. Tae, une jeune fille, est larguée par son copain dans une station service paumée dans la campagne. Elle se met à travailler pour Ichio, propriétaire d’un petit restaurant. Pour commencer, j’ai trouvé ce film très beau. Le réalisateur utilise beaucoup de plans larges mais ceux-ci ne sont jamais figés, il se passe toujours quelque chose à l’écran (et puis filmer des gens sur un toit, c’est toujours chouette). Et comment ne pas parler des deux acteurs qui contribuent beaucoup à l’émotion provoquée par le film. Rinko Kikuchi impose une présence magnétique, presque animale avec sa voix bizarrement aiguë, son petit air mutin et son caractère à fleur de peau. Susumu Terajima est quand à lui particulièrement touchant en homme solitaire reprenant goût à la vie. J’ai été totalement conquis par ces deux personnages perdus, voilà tout.
Note : 3.5/5.

Live Tape – Tetsuaki Matsue (2009)
“Live Tape” est un documentaire peu commun. Formé d’un unique plan-séquence, il suit le chanteur et musicien Kenta Maeno jouer ses chansons en marchant dans les rues de Tokyo. Au fur et à mesure de son impressionnant périple, il croise des musiciens qui l’accompagnent sur une chanson ou deux (j’ai cru un instant au hasard sur le tout premier !), jusqu’à ce qu’il rejoigne une scène de concert en plein air pour jouer avec son groupe. S’il a choqué certains spectateurs, ce dispositif est très intéressant et je ne me suis pas ennuyé une seconde (évidemment il vaut mieux apprécier la musique, sinon l’expérience peut s’avérer vraiment douloureuse). La durée du film permet de se concentrer sur différents aspects : la musique d’abord, le musicien, les paroles, la réaction des passants entre indifférence et intérêt timide. Puis peu à peu ce sont des questions plus profondes sur la musique, voire des questions personnelles qui viennent à l’esprit. A un moment, Kenta Maeno retrouve un musicien dans une ruelle sombre et étroite, le réalisateur prend un peu de recul pour le filmer. Tout au fond, on voit un passant déboucher dans la rue, quand soudain il s’aperçoit de ce qui se passe et fait immédiatement demi-tour : c’est bizarre mais ce plan m’a immédiatement fait penser à une séquence similaire du film “Irréversible”, sauf qu’il s’agissait alors d’un viol ! Une expérience plus intéressante qu’il n’y parait.

Intérimaire en détresse – Hiroki Iwabuchi (2009)
Il s’agit là d’un documentaire entièrement réalisé par un jeune japonais désespéré par sa situation précaire et misérable d’intérimaire au Japon. Se filmant lui-même pendant une année entière, il nous montre sa réalité : un travail payé une misère, sans primes ni augmentations ni sécurité sociale, où chaque jour de congé est un jour non payé. Il participe à des manifestations qui ne mènent nulle part et fait même l’objet d’une émission de télévision censée montrer son quotidien. Cette scène est particulièrement édifiante et prouve l’intérêt de son documentaire : la séquence est mise en scène pour donner une vision totalement misérabiliste de sa situation. Le visage masqué et la voix modifiée, il a l’air d’un criminel. J’aurais aimé connaitre la visibilité et l’impact de son documentaire au Japon, un film courageux comme un appel au secours.

Poetry – Lee Chang-Dong (2010)
Le pitch avait tout pour faire peur : une grand-mère élevant seule son petit-fils, un soupçon d’Alzheimer et des cours de poésie. Bref, alors que tous les ingrédients étaient réunis pour nous pondre un film larmoyant plein de pathos, Lee Chang-Dong s’en est sorti haut la main pour nous offrir quelque chose tout en émotion contenue. Les scènes traitant de la poésie ne sont jamais lourdes, au contraire très accessibles puisqu’on est placé au niveau de Mi-Ja, quelqu’un d’extérieur au “milieu” qui va essayer d’ouvrir ses yeux sur quelque chose de nouveau. Le film possède presque un côté ludique puisque nous expérimentons en même temps qu’elle. Tout comme Mi-Ja grâce à ses cours de poésie, Lee Chang-Dong réussit le tour de force de nous faire voir ses images autrement. Un fruit. Une partie de badminton. Une rivière. L’effet est saisissant lors des derniers plans. L’actrice Yoon Jeong-Hee rayonne tout au long du film, et ses petits yeux d’un noir absolu animés d’une petite lumière dévoilent la noirceur de ce qu’elle vit à l’intérieur. On retrouve également un émouvant Kim Hee-Ra, autre monument de l’histoire du cinéma coréen.
Note : 4/5.

En conclusion, on a eu droit à un joli festival : une programmation japonaise particulièrement variée, des salles bien remplies, des interprètes un peu à côté de leurs pompes, des présentations de film collector (mention à Bastian pour Tetsuo), et au final comme toujours après un festival à force de découvertes et discussions, une watchlist qui s’est bien agrandie.

Reste du compte-rendu : 1ère partie2ème partie

Compte-rendu Paris Cinéma 2010 (2) Ecrit par Pierre le 12.07.10

Deuxième partie du compte-rendu avec au menu la plus grosse claque sensorielle et la plus grosse déception de ce festival.

To Walk Beside You – Yuya Ishii (2009)
Un jeune homme décide de fuir sa campagne natale pour Tokyo en compagnie de sa prof d’anglais. Premier des deux films de Yuya Ishii présenté la même journée, “To Walk Beside You” séduit très vite par son ton décalé. Les personnages affichent une naïveté presque enfantine et leur confrontation avec un univers inconnu (la grande ville), déclenchant un festival de réactions absurdes, est savoureuse. Les tokyoïtes sont dépeints de manière gentiment caricaturale et l’on rit beaucoup. Il y a également beaucoup de douceur et de tristesse dans ces personnages, comme si leur apparente naïveté n’était qu’un moyen d’échapper à leurs doutes. Après tout c’est bien celui le sujet du film : la fuite.
Note : 3/5.

Tetsuo : The Bullet Man – Shinya Tsukamoto (2009)
Difficile d’exprimer ce qu’on ressent à la vue d’un tel film en salles. J’ai d’ailleurs du mal à l’évaluer et à savoir ce que j’en aurais pensé si je ne l’avais pas vu dans ces conditions. Dès les premières secondes du film, au son du métal frappé et à la vue des grosses lettres TETSUO projetées violemment sur l’écran, j’ai été totalement happé. Cloué à un siège qui doit encore être marqué par mon empreinte, les yeux écarquillés et un pouls qui mettra longtemps à redescendre. Vivre pleinement comme cela ce déluge d’images et de sons me fait occulter tout défaut. Mais je pense sincèrement que le film en a peu, le principal étant qu’on y comprend pas grand chose : entre les explications alambiquées et un anglais difficilement compréhensible (que ce soit celui de Tsukamoto ou celui d’Eric Bossick transformé en métal), on est un peu déboussolé. Mais est-ce vraiment important devant un tel film ? La réalisation est à couper le souffle, en particulier dans les scènes de “furie” (je pense notamment à la confrontation avec la voiture, véritable monstre crissant et rugissant). Tsukamoto sait aussi faire naitre la beauté et l’émotion, comme lorsque la femme du “monstre” enlève des petits morceaux de métal de son mari à bout de force. Une évidence, un besoin : je veux voir les deux premiers Tetsuo en salles, non je veux voir TOUT Tsukamoto en salles !
Note : 4/5.

Mundane History – Anocha Suwichakornpong (2009)
Voici un film plutôt bizarre constitué en majeure partie de plans sur un homme handicapé par un accident et allongé dans son lit. L’image a beau être chouette, c’est lent, peu intéressant, bref on s’ennuie ferme. Sauf qu’étrangement s’y ajoutent quelques séquences plutôt audacieuses qui font ressortir un peu le film du lot : un générique qui s’affiche au bout de 20 minutes, des images sublimes de l’explosion d’une étoile accompagnées par une musique tout aussi intense, et enfin la naissance d’un enfant par césarienne ainsi que sa première toilette lors d’un long plan-séquence. Des images qui marquent profondément certes, mais qui ne sont absolument pas intégrées au reste du film, qu’elles ne parviennent donc pas vraiment à rehausser.
Note : 1.75/5.

Sawako Decides – Yuya Ishii (2009)
Ce film a été une petite déception au vu de l’autre film du réalisateur présenté précédemment. On y reconnait certes le ton décalé du réalisateur, mais l’humour qui m’avait tant plu dans le premier m’a paru ici complètement différent, en tout cas plus dans le même registre, et m’a semblé beaucoup plus lourdingue (question de sensibilité sans doute, puisque certains ont trouvé celui-ci plus drôle !). Bon, il faut quand même admettre que certaines scènes sont amusantes, comme lorsque les employées de l’usine d’empaquetage de palourdes chantent vigoureusement l’hymne de leur usine, mais ces instants de folie sont rares et le film tire en longueur. Côté thématique, il est à nouveau question de fuite et de parentalité, une obsession du réalisateur ?
Note : 2.25/5.

Mélodie Tzigane – Seijun Suzuki (1980)
Film dont je ne savais rien du tout, j’ai été pour le moins surpris ! Il s’agit là d’un film très difficile d’accès (d’ailleurs un bon tiers de la salle est parti avant la fin) puisqu’on n’y comprend pas grand chose et qu’en plus il est long, très long. Pour ma part j’ai eu beaucoup de mal à rentrer dedans, mais peu à peu les choses se sont améliorées et j’ai commencé à apprécier la multitude d’éléments intéressants. Tout d’abord visuellement, ce film est assez somptueux, dans son utilisation des couleurs, des lumières… Il est aussi très drôle par moments, par son côté totalement surréaliste ou parfois même grotesque (les trois aveugles). Dans les décors comme dans la mise en scène, on est parfois plus proche du théâtre que du cinéma. Un film mystère qui m’a laissé perplexe autant qu’il m’a subjugué, et dont je ne suis pas sûr d’avoir perçu tout le sens…
Note : 2.5/5 (je ne sais pas comment le noter).

The Housemaid – Im Sang-Soo (2010)
LA grosse déception de ce festival, encore qu’on était prévenu avec les mauvais échos cannois. Le film est encore plus énervant quand on connait la version originale de Kim Ki-Young réalisée en 1961 (une petite merveille, faut-il le rappeler). On peut d’ailleurs difficilement parler de remake tant la version d’Im Sang-Soo diffère de l’original, notamment dans ses enjeux, complètement anéantis. Dans la version originale, la servante est loin d’être aussi passive, elle est au contraire formidablement ambiguë, vampirise la famille, tente d’imposer son contrôle et se fait détester des enfants. Ici, la pauvre Jeon Do-Yeon est complètement naïve (pour ne pas dire nunuche) et dépassée par la situation. Son semblant de révolte apparait bien trop tardivement lors d’un final qui frise le ridicule (ça m’a rappelé “La Guerre des Rose”, c’est dire). Pourquoi avoir modifié le scénario pour lui retirer toute sa substance ?
On nous annonçait également un film torride : quelle blague ! Avec ses quelques scènes provoc’ et gratuites rapidement expédiées, le film ne contient pas la moindre tension sexuelle. Il y avait plus de sensualité dans la version de 1961, un comble quand on connait la censure qui sévissait à l’époque. Ces scènes aux grands moyens totalement inutiles sont assez représentatives du la mise en scène du film. Qu’un film comme “Tears” semble loin ! Im Sang-Soo ferait bien de retourner un film sans le moindre budget, histoire de se rafraichir un peu les idées. Les maigres satisfactions sont à chercher au niveau des actrices : Jeon Do-Yeon est égale à elle-même, et c’est surtout Yoon Yeo-Jeong (qui jouait déjà dans les remakes de Kim Ki-Young dans les années 70 et 80) qui sort le grand jeu. Drôle et incisive, c’est vraiment la seule à donner vraiment une âme à son personnage. A part ça, Lee Jeong-Jae a de gros pectoraux. J’ai bien aimé également le dernier plan-séquence représentant la famille célébrant l’anniversaire de leur fille : chaque petit détail contribue à les rendre absolument détestables, de manière presque effrayante. On se dit que c’est dommage, et qu’il y avait moyen de faire là quelque chose plus incisif.
Note : 1.75/5.

Reste du compte-rendu : 1ère partie3ème partie

Compte-rendu Paris Cinéma 2010 (1) Ecrit par Pierre le 10.07.10

Le festival touche à son but et toujours pas d’article ici ? Rassurez-vous, le flemmard que je suis ne s’est pas défilé, c’est juste le manque de temps. Voici une première fournée riche en bon film, en attendant la suite.

I Love Thee for Good – Ryusuke Hamaguchi (2010)
“I Love Thee for Good” était en quelque sorte le film parfait pour commencer le festival en douceur : très court et sans grande prétention (sans ambition aussi) mais tout de même assez frais et sympathique. Quelques heures avant leur mariage, deux jeunes fiancés traversent une sérieuse crise conjugale. L’occasion de se moquer gentiment des clichés sur le mariage au Japon, notamment de l’attitude de la famille (par exemple l’importance pour le père de marier sa fille). Le tout est assez conventionnel mais comporte des personnages amusants : un ancien amant modèle de nu dont tombe amoureuse une dessinatrice à la bouille irrésistible, une bande de musiciens qu’on voit répéter une ballade rock pendant tout le film et qu’on retrouve finalement en choristes à l’église lors du mariage… Pour une raison que j’ignore, le film était présenté dans un format recadré sauvagement en 4:3 et amputé d’une bonne partie de l’image sur les côtés, ce qui donne lieu à des plans cocasses où seul le bout du nez des personnages apparaissait à l’écran, rappelant un peu les dézooms foirés d’un Hong Sang-Soo. Très vite oublié, mais OK pour l’apéro.
Note : 2.25/5.

Vibrator – Ryuichi Hiroki (2003)
On passe direct au niveau supérieur avec “Vibrator”, film de 2003 que je découvrais à l’occasion tout comme son actrice principale Shinobu Terajima (dont c’était visiblement le premier film, elle qui vient du théâtre). Rei, une femme complètement paumée rencontre au hasard d’une station service un routier mystérieux. Sur un coup de tête, elle décide de faire un bout de chemin avec lui. Ce film réussit de manière assez incroyable à nous faire rentrer dans ce personnage, le comprendre et ressentir, partager ses émotions les plus profondes. On doit cela d’une part à une narration assez subtile : à l’extérieur, Rei n’est pas très bavarde. Dans sa tête au contraire, c’est un fourmillement de voix presque oppressant. Enfin, ce qu’elle ressent vraiment est exprimé par des inserts de texte blanc sur fond noir à la manière des films muets, forme minimaliste pour exprimer ses sentiments les plus intimes. Ce sont d’ailleurs ces derniers, sans image ni son, qui émeuvent le plus. Ces trois niveaux de lecture permettent d’illustrer de manière naturelle toute la complexité du personnage. D’autre part, l’interprétation éblouissante de Shinobu Terajima donne une autre dimension au film tellement elle habite ce personnage. Ce n’est jamais l’actrice que l’on voit mais bel et bien Rei avec toutes ses blessures. La scène où celle-ci fait une crise d’angoisse dans une station-service, puis la scène du bain qui s’en suit sont à couper le souffle d’émotions brutes (pour tout vous dire, jamais une scène de vomi ne m’avait autant happé !).
Note : 4/5.

Pyupiruu 2001-2008 – Daishi Matsunaga (2010)
On enchaine avec un documentaire sur un artiste plastique plus qu’étonnant dénommé Pyuupiru. Le grand intérêt de ce film est que son réalisateur, très proche de l’artiste, l’a suivi depuis ses débuts pendant huit années et nous fait découvrir son évolution à la fois personnelle et artistique. On part d’un jeune garçon en casquette mal dans sa peau qui ne sait pas trop ce qu’il veut faire pour découvrir ensuite la naissance de l’univers unique et coloré de l’artiste, dans lequel le corps, son propre corps, va tenir une place centrale. Un corps dans lequel Pyuupiru ne se sent pas bien et qu’il va s’efforcer de transformer pour le rendre plus féminin. Nous partageons ses doutes, ses souffrances et ses réussites. Le résultat est déjà époustouflant en lui-même, il est encore plus attachant éclairé par ce film.

Typhoon Club – Shinji Somai (1985)
Réalisé en 1985, “Typhoon Club” est un film culte réputé pour avoir marqué une génération entière de cinéastes au Japon. Je l’ai vu et ne serai donc pas pendu. A part ça, j’ai évidemment été subjugué par ce film et sa réalisation tout en mouvement, ses plans-séquences de dingue, son ambiance chaotique et ses scènes toutes plus marquantes les unes que les autres. Et ses jeunes qui dansent ! La nuit près d’une piscine, dans une salle de classe, sur une scène de théâtre et enfin sous la pluie battante causée par le typhon. La fièvre et le malaise de ces fils et filles de paysans (comme les appelle leur professeur) livrés à eux-mêmes n’aura jamais été aussi bien retranscrit à l’écran. Je me mords les doigts d’avoir raté “The Catch”, le deuxième film du réalisateur présenté ici, mais je note cette filmographie de plus à explorer.
Note : 4/5.

Pure Asia – Ikki Katashima (2010)
Assez bizarrement, je ne pense pas que ce film soit aussi maitrisé ou cohérent qu’un “Vibrator” ou un “Typhoon Club”, mais pourtant c’est bien celui-ci qui m’a le plus enthousiasmé et surpris, un gros coup de coeur. Dans une station de train déserte, un jeune homme est racketté par une bande de voyous quand surgit une fille mystérieuse qui le tire d’affaire. Lorsqu’il la croise quelques jours plus tard, celle-ci se fait mortellement agresser sous ses yeux impuissants en raison de sa tenue (un hanbok, robe traditionnelle coréenne). Lors de l’enterrement, il découvre que sa bienfaitrice avait une soeur… C’est le point de départ d’un road-movie totalement surprenant mêlant romance décalée et revendications politiques (ils décident d’aller gazer des nationalistes japonais en représailles !). “Pure Asia” est un film particulièrement vivant et audacieux, dans sa forme comme dans son contenu. Les images en noir et blanc sont très belles et le film regorge de trouvailles tantôt poétiques (les fausses vagues), tantôt ludiques. Il contient également l’une des scènes de karaoké les plus jubilatoires vues jusqu’à présent ! L’histoire est également surprenante : il fallait oser mettre en scène ces deux jeunes exaspérés par une société individualiste et raciste aussi bien que par leurs parents insupportables devenir des terroristes en puissance pour constater avec désespoir leur incapacité à changer le monde. Les quinze dernières minutes sont d’ailleurs assez déstabilisantes puisqu’on ne sait plus vraiment où veut en venir le réalisateur (apologie du terrorisme, message de paix maladroit ?!). Je m’en serai volontiers passé mais elle permet tout de même une dernière minute délicieusement rock’n roll. J’ai envie de le revoir, c’est un signe qui ne trompe pas (espérons que malgré son sujet polémique il trouve un distributeur au Japon et à l’étranger).
Note : 4.25/5.

Solanin – Takahiro Miki (2010)
Adapté d’un manga, “Solanin” raconte les doutes d’une bande de jeunes adultes à leur entrée dans la vie active. Peu intéressés par leurs emplois respectifs, ils décident de se lancer à fond dans la musique. Commençons d’abord par le gros côté positif : la présence au casting d’Aoi Miyazaki qui nous gratifie de ses habituelles mimiques irrésistibles tout au long du film, ce qui rend tout de suite le film beaucoup plus supportable. Car même si le film est assez drôle par moments, il est desservi par un scénario tout moisi, ultra-prévisible et cliché à souhait, dans lequel les personnages passent la moitié du temps à se regarder le nombril en se pleurant dessus (“ah c’est trop dur de se lever le matin pour travailler, moi je veux vivre de la musique”). Les scènes de concert sont plutôt réussies (surtout la dernière) mais finalement peu nombreuses, et les deux heures du film mettent quand même longtemps à passer.
Note : 2/5.

Reste du compte-rendu : 2ème partie3ème partie

Rétro Lee Man-Hee (suite) Ecrit par Pierre le 20.06.10

Je poursuis et termine ma rétrospective Lee Man-Hee avec deux autres films : “Black Hair” (1964) et “La Route de Sampo” (1975).

“Black Hair” est un film très bizarre, porté par un intrigue invraisemblable. Il met en scène une bande de gangsters dirigée par un chef redoutable et régie par une série de “règles”, une sorte de code de l’honneur. Lorsque la propre femme du chef se fait violer, celui-ci n’a d’autre choix que d’appliquer ses propres règles : défigurer sa propre femme puis la condamner à la prostitution… Beaucoup plus que son scénario déroutant auquel on ne comprend longtemps pas grand chose, c’est le style du film que j’ai beaucoup aimé. Les méchants ont des gueules pas possibles, enchainent des répliques cultes (“C’est quoi, ce feu ? – C’est une immolation.”) et les actions débiles, du genre se planter un couteau dans la main pour montrer qu’on est le plus fort. Le gentil chauffeur qui va sauver la belle héroïne est droit dans ses bottes (et il a même un pote chirurgien esthétique, si c’est pas beau ça).
“Black Hair” propose également une vision de la ville comme on n’en a pas l’habitude : ses bordels, ses rues glauques, ses drogués, ses swinging bars. Tout cela est très noir, moderne et souvent très beau (la version restaurée était splendide). On a même droit à un petit épisode Woodstock totalement surréaliste avec la jeunesse dorée de l’époque en train de danser puis de planer dans l’herbe. A défaut d’y comprendre grand chose, on est tout de même happé par cet univers et le film se révèle particulièrement jouissif et divertissant.

“La Route de Sampo” est le dernier film réalisé par Lee Man-Hee, le réalisateur étant décédé pendant le montage du film. Commençons donc par le gros point noir du film : je n’ai jamais vu un film coréen aussi mal doublé ! Je ne parle pas de doublage en français mais bel et bien de doublage en coréen, pratique qui était monnaie courante à l’époque : presque tous les dialogues étaient enregistrés après coup (d’ailleurs je me demande à partir de quelle année cette pratique a cessé). Mais il faut bien admettre que dans ce film, l’effet est catastrophique. On se mélange les pinceaux entre les deux personnages masculins : parfois c’est l’un qui parle et l’autre qu’on entend, parfois leurs lèvres bougent et aucun son n’en sort. Lors d’une scène en théorie “calme”, la fille regarde dans le vide, songeuse et le visage impassible. En bande-son, des ricanements féminins hystériques et suraigus : voilà comment gâcher un joli plan. Je ne sais pas à quoi est du un tel ratage, peut-être à la censure ?
C’est bien dommage puisque le film a des qualités et cette odyssée de trois personnages un peu marginaux est même assez attachante. Comme souvent j’ai l’impression avec Lee Man-Hee, c’est mieux filmé que la moyenne et quelques plans sont sublimes ou bien pensés. Les relations et sentiments naissants entre les trois personnages sont riches (amitié, paternité, amour) et bien développées. Kim Jin-Gyu, acteur monument du cinéma coréen (“The Housemaid”, “L’Invité de la chambre d’hôte et ma mère”, “Samyong le muet”, etc), apparait vieilli et particulièrement émouvant. Dommage que le final donne lieu à une séquence d’adieu en mode mélo interminable.

A travers quelques films, cette rétrospective à la Cinémathèque nous a permis de découvrir une vraie personnalité derrière la caméra, un vrai style qui donne envie d’en connaitre plus. A quand une sortie DVD pour tous ces films ?

Holiday – de Lee Man-Hee (1968) Ecrit par Pierre le 15.06.10

Projeté dans le cadre de la Rétrospective consacrée à Lee Man-Hee à la Cinémathèque, “Holiday” est un film réalisé en 1968 et surprenant à plusieurs niveaux en comparaison des autres films produits en Corée dans les années 60.

Un homme sans le sou rend visite comme tous les dimanches à la femme qu’il aime. Celle-ci est enceinte mais le couple n’ayant pas les moyens d’élever un enfant, ils doivent chercher de l’argent pour payer l’avortement. Le film étonne dès le début par son rythme très lent et son côté esthétisant peu courant à l’époque. Les deux personnages parlent, s’aiment et se lamentent devant un paysage désolé. Le réalisateur alterne les gros plans sur les visages des personnages et les plans d’ensemble illustrant leur solitude au milieu de la neige. Plus tard, l’homme rend visite à toutes ses connaissances pour leur demander de l’argent, ce qui constitue la partie la moins intéressante du film, même si elle est parfois teintée d’humour.
C’est à mon sens dans la dernière partie que le film prend toute sa grandeur lorsque l’homme, pendant que son amante est à l’hôpital, rencontre une femme dans un bar et part avec elle. Tous deux sont ivres et s’amusent alors qu’ils parcourent un chantier abandonné. Cette scène constituée de longs plan-séquences est tout bonnement magnifique : la caméra flotte au milieu de ce décor fantôme tandis que les deux personnages jouent, se cachent derrière les pylônes et essayent de s’embrasser. Leur état d’excitation est merveilleusement bien capturé et nous fait oublier comme au personnage principal la gravité de la situation. Quelques instants plus tard, l’homme sera roué de coups, toujours dans ce chantier. Cette fois, la bagarre est filmée du dessus, nous offrant un point de vue original dans ce décor étrange magnifié par le noir et blanc. Par son utilisation efficace des points de vue et de la profondeur de champ, le film contraste avec le reste de la production de l’époque dont le rendu était assez “plat”.

En parallèle à ce style très prononcé, “Holiday” aborde également des thèmes peu communs dans les films coréens de l’époque, soumis à une forte censure. D’abord, le climat social misérable dépeint par le film est bien loin des films “de qualité” (autrement dit, de propagande) vantant les mérites du pouvoir. Ensuite, les scènes montrant les personnages en train de s’embrasser ou de s’étreindre fougueusement surprennent quand on connait le contexte de l’époque. L’explication est bien simple : les censeurs ont demandé à Lee Man-Hee de modifier son film, notamment la fin pour montrer le héros se couper les cheveux et rejoindre l’armée. Devant le refus du réalisateur, le film ne sortit jamais en salles et c’est seulement en 2005 qu’il fut redécouvert. Cette absence de diffusion en salles à l’époque explique que le film conserve ce côté libre et audacieux que nous pouvons aujourd’hui apprécier.

Le film sera rediffusé le dimanche 20 juin prochain à la Cinémathèque.