Compte-rendu Deauville 2010 – Jour 2 Ecrit par Pierre le 17.03.10
On enchaine avec la deuxième journée de festival, passée intégralement dans la grande salle du CID (étonnamment pleine, l’an dernier il avait fallu attendre la projection de “L’Enfant de Kaboul” pour voir la salle investie par le troisième âge deauvillois).

Premier film du jour, “Paju” est le deuxième film de la réalisatrice sud-coréenne Park Chan-Ok. Il s’agit là d’un drame familial avec son lot de lourds secrets qui ressurgissent, sur fond de crise sociale (ici un problème d’expropriation). Le film possède une structure narrative assez alambiquée puisque les scènes se succèdent dans un ordre non chronologique sur plus de 7 ans avec très peu d’indications temporelles. C’est assez perturbant, notamment dans la première partie où de nombreuses questions restent sans réponse. Lors de discussions d’après film, on s’est d’ailleurs aperçu que chaque spectateur avait une vision un peu différente des choses. Ce qui n’est pas forcément un mal et démontre à quel point cette histoire est riche et complexe en cumulant différents points de vue dans le temps. Heureusement, la réalisation apporte beaucoup d’intensité au récit et crée une tension qui maintiendra l’intérêt jusqu’à ce que les secrets finissent enfin par se découvrir. Avec ses travellings particulièrement réussis, très noirs (j’en ai deux en tête, notamment l’un d’une force incroyable où l’héroïne déambule sous des jets de cocktails molotov) et sa musique superbe, “Paju” possède une vraie grâce. Un mot également sur les acteurs qui sont parfaits, en particulier l’actrice Seo Woo qui passe d’un plan à l’autre d’une gamine à une vraie femme, de manière assez ambiguë et troublante. Verdict : 3.75/5.

Suit ensuite le film qui a finalement remporté le Grand Prix cette année, à mon grand énervement. “Judge” constituait en effet un choix tellement prévisible pour le jury en cette année mettant la Chine à l’honneur. Film “social” mettant en scène un juge tiraillé entre ses convictions au moment de condamner à mort un voleur de voiture, “Judge” se révèle particulièrement pauvre. Les plans fixes et dépressifs sur des personnages immobiles s’y succèdent dans un silence assourdissant. On notera tout de même quelques plans sympathique, en particulier la séquence sur le terrain d’exécution qui utilise plutôt bien la profondeur de champ (il y aura beaucoup mieux dans un lieu similaire dans “City of Life and Death”), mais je retiens davantage la lourdeur du message, l’absence de rythme et de charisme, et surtout l’ennui. Verdict : 1/5.

Après un petit discours de sa réalisatrice qui ressemblait plus à une récitation de CV lors d’un entretien d’embauche, c’est le film japonais “All to the sea” qui a été projeté. L’histoire d’une jolie libraire (interprétée par la bombe interstellaire Eriko Sato) vivant des relations sentimentales désastreuses qui va se lier peu à peu avec un lycéen torturé. Le scénario de cette bluette, tiré en plus d’un roman de la réalisatrice, est particulièrement navrant. Les personnages ne cessent d’agir de manière stupide tout au long du film, jusqu’à une scène d’anthologie où lorsqu’Eriko décide enfin d’offrir son corps au jeune lycéen, celui-ci se défile et réagit par un pitoyable “Ssssumimasen!” (et je vous passe le bruitage). Reste le show Eriko qui même en surjouant effrontément n’est jamais désagréable à regarder, ainsi que quelques seconds rôles savoureux (on retrouve avec plaisir des actrices de “Love Exposure” et “Noriko’s Dinner Table”, avec une mention pour Sakura Ando et son “film dans le film”, où elle parcourt le monde pour coucher avec des hommes de tous les pays afin de devenir une meilleure prostituée !). Côté réalisation, on avait plus l’impression de voir un téléfilm ou un drama qu’un film de cinéma, d’où la question : que faisait ce film dans la sélection ? Surtout qu’il y avait d’autres films japonais plus judicieux. Verdict : 1.5/5 (merci Eriko).

On finit la journée par le monument de ce festival, présenté grâce au focus consacré à son réalisateur Lu Chuan : “City of Life and Death” retrace la prise, l’occupation et le massacre de la ville de Nankin par les Japonais en 1937. Il ne s’agit pas exactement d’un “film de guerre” traditionnel puisque les scènes de combats se situent majoritairement au début du film. Le film suit plusieurs hommes ou femmes dans des situations bien différentes, qu’ils soient soldats japonais ou chinois, humanitaires ou collaborateurs. C’est d’ailleurs un point qui a fait polémique lors de la sortie du film, puisqu’il lui était reproché d’avoir montré des Japonais trop humains (ça me rappelle un peu la censure en Corée dans les années 50). Au contraire, c’est bien l’une des forces du film d’avoir su éviter les caricatures tout en restant réaliste et en n’hésitant pas à montrer ce qu’est vraiment la guerre et les actes les plus horribles qu’elle peut engendrer, du massacre des prisonniers de guerre à l’esclavage sexuel des “femmes de réconfort”. Et si ces actes sont bel et bien montrés, ils le sont sans complaisance : soit ils sont relégués en arrière-plan, presque suggérés mais tellement présents qu’on peut les sentir, soit une coupe arrive au moment opportun, à la limite de l’insoutenable.
Et que dire de la réalisation de Lu Chuan. Le film est présenté dans un noir et blanc somptueux et captivant. Les scènes de combat ont beau être spectaculaires, c’est au plus près des personnages, dans leurs yeux, que le réalisateur préfère chercher des réponses. Au début du film, c’est un soldat chinois qui capte l’attention, ses yeux magnifiques inondent l’écran et dégagent un tel charisme, une telle dignité. A la fin du film, c’est le visage du soldat japonais sur lequel on s’attarde lors d’une parade célébrant la victoire, ses yeux habités, hantés, presque fous. Je pourrais en citer encore et encore, tant les scènes à couper le souffle sont nombreuses. On dirait que Lu Chuan a toujours su faire le bon choix, dans l’utilisation du ralenti (très rare, mais quel impact !), de la musique… On en ressort lessivé (je n’avais plus vraiment envie de voir un autre film après celui-là), conscient d’avoir assisté à un réel chef d’oeuvre sur lequel il y aurait beaucoup plus à écrire. Verdict : 4.5/5.
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Mots-clefs : asie, cinéma, deauville
J’ai regardé un docu sur les massacres de Nankin, City of Life and Death un film à mettre dans ma liste “à voir”!! Merci